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Oskar Gröning, le « comptable d’Auschwitz », est jugé en Allemagne : quel est le sens de pareil procès ?
par Guy Haarscher, le 23 mai 2015

Oskar Gröning, le « comptable d’Auschwitz », est jugé depuis quelques semaines en Allemagne pour sa complicité dans les crimes commis dans ce camp d’extermination sous le régime nazi.

Il est âgé aujourd’hui de 93 ans et la guerre est terminée depuis 70 ans.

Guy Haarscher, philosophe et juriste, professeur émérite à l’Université libre de Bruxelles, jette son regard sur ce procès. Quel peut en être le sens aujourd’hui ? Dans quel contexte se situe-t-il ?

Le procès d’Oskar Gröning, ouvert en Allemagne à la fin du mois d’avril 2015, est étrange à bien des égards. Gröning a été appelé le « comptable d’Auschwitz ». Jeune membre de la SS (il avait une vingtaine d’années à l’époque des faits), il fut chargé entre 1942 et 1944 de gérer l’argent des déportés avant de l’envoyer à Berlin.

On a souvent souligné la difficulté de juger si longtemps après les faits : les preuves sont difficiles à obtenir, les témoins ont disparu ou, s’ils sont toujours vivants, leur mémoire est lacunaire, sans compter la terrible difficulté de s’exprimer sur la Shoah. En un autre sens, de tels procès sont, étant donné l’écoulement du temps, les derniers, et peut-être un ultime coup d’éclairage pédagogique nécessaire avant que les acteurs et témoins n’aient totalement disparu.

Il est bien tard, dit-on, et c’est vrai. Mais un tel décalage temporel s’explique en partie par le fait que de nombreux responsables nazis ont échappé à la justice. Après le procès de Nuremberg (1945), le procès d’Auschwitz (1947) et quelques autres, la Guerre froide, qui rendait nécessaire le renforcement de l’Allemagne de l’Ouest face à la menace soviétique, fit passer la sanction des crimes nazis au second plan.

Certes, le procès Eichmann qui s’est tenu à Jérusalem en 1961, a focalisé à nouveau l’attention sur la Shoah mais il a fallu le courage du couple Klarsfeld à partir des années 1960, ainsi que l’obstination de Simon Wiesenthal, pour débusquer les criminels nazis qui menaient souvent une vie tout à fait normale, devenus (ou restés) parfois des notables.

Ce n’est d’ailleurs qu’à partir des années 1980 qu’on a décisivement focalisé l’attention, parmi les crimes nazis, sur l’extermination systématique des Juifs d’Europe par Hitler. De grands procès eurent lieu en France : Barbie en 1987, Touvier en 1994, Papon en 1997. René Bousquet, organisateur de la déportation du Vél’ d’Hiv’ en 1942, fut assassiné en 1993, peu avant l’ouverture de son procès.

John Demjanjuk, gardien du camp de Treblinka, était accusé d’être responsable de la mort de plus de 100.000 juifs. Il fut condamné à mort à Jérusalem en 1988 mais l’arrêt fut cassé en 1993 par la Cour supérieure de justice israélienne : il n’y avait pas assez d’éléments pour prouver que l’homme qui avait été condamné était bien « Ivan le Terrible », le gardien de Treblinka.

Après de nombreuses péripéties, Demjanjuk fut de nouveau jugé, en Allemagne cette fois, et condamné en 2011. Depuis ce procès, la jurisprudence allemande a changé : il est désormais possible de poursuivre des nazis qui ne portent pas de responsabilité directe dans les massacres de masse mais ont participé d’une manière ou d’une autre à l’entreprise de destruction des Juifs, à titre de « complices ».

C’est ainsi que le procès Gröning peut avoir lieu en Allemagne, à Lunebourg.

Le cas Gröning est assez particulier, et très instructif. Après avoir été libéré par les Anglais, il n’a plus été inquiété. D’après ce que nous savons – mais le procès vient de commencer, le jugement n’est pas attendu avant quelques mois –, il s’est exprimé dans les années 1980 quand le mouvement négationniste s’est développé, pour s’y opposer vigoureusement en présentant son propre témoignage.

À l’ouverture du procès, il a reconnu sa responsabilité morale, laissant aux juges le soin de déterminer si sa responsabilité pénale était engagée. Il n’a jamais participé directement aux massacres, mais il a tenu de façon méticuleuse la comptabilité des biens laissés par les victimes et il a assisté à au moins une « sélection » (désignation de ceux qui étaient destinés à mourir tout de suite, les autres étant devant mourir à moyen terme). Il a vu de ses yeux, une nuit, l’introduction du Zyklon B dans une chambre à gaz et il a entendu les hurlements des victimes.

Bien sûr, il ne faut pas prendre les affirmations d’un accusé pour argent comptant. On avait jadis critiqué Hannah Arendt, qui avait couvert le procès Eichmann pour la revue New Yorker, de s’être laissée influencer par la stratégie de défense de l’accusé, lequel se présentait comme un bureaucrate obéissant dépourvu de fanatisme antisémite. Elle avait forgé à partir de cette image de l’accusé la notion de « banalité du mal » : un mal commis par un bureaucrate (Eichmann organisait les transports jusqu’aux camps de la mort) et non par un monstre raciste sanguinaire. Eichmann – nous le savons aujourd’hui plus de cinquante ans après le procès de 1961 – était beaucoup plus fanatique que ne l’avait cru Arendt et, s’il ne figurait pas parmi les tout grands dirigeants du Reich et organisateurs de la solution finale (comme Himmler), il occupait une position importante et jouait un rôle crucial dans la machinerie criminelle nazie. Gröning pourrait-il mieux incarner l’idée de la banalité du mal ?

Son rôle était effectivement celui d’un jeune subordonné (un « comptable »), mais son engagement dans la SS fut celui d’un convaincu. Il avait, dit-il, été très choqué quand un SS avait brutalement tué un enfant mais, pour le reste, il semblait avoir accepté que les Juifs doivent être éliminés. Sa focalisation sur les seuls événements les plus visiblement barbares d’Auschwitz met peut-être en relief, par contraste, son indifférence au sort des innombrables gazés « ordinaires ». En quoi il correspondrait à un trait plus profond de la notion arendtienne de banalité du mal : l’impossibilité de se mettre à la place de l’autre, une sorte d’engourdissement du jugement et de l’empathie.

Mais, en même temps, il a dénoncé le négationnisme dans les années 1980. Eva Mozes Kor, âgée de 81 ans, survivante d’Auschwitz, qui a fait le voyage en Allemagne depuis les Etats-Unis, a curieusement exprimé… de la « sympathie » pour lui et a loué son « courage » ! Sans doute parce qu’il avait reconnu sa responsabilité morale et dénoncé le négationnisme. Qui n’éprouverait un malaise face à cette terrible ambiguïté ?

Je ne sais pas si Gröning doit être condamné. Mais je sais qu’un tel procès, l’un des dernies assurément, recèle des vertus pédagogiques très précieuses, pour peu que l’on tente d’en mesurer les enjeux cruciaux. Le procès est loin d’être terminé : il faudra compléter le tableau après le verdict.

Votre point de vue (4 réactions)

  • Le 27 mai 2015 à 12:09, par Francois

    On ne peut être poursuivi deux fois pour les mêmes faits sans éléments nouveaux... Dans ce cas précis, il avait été arrêté, puis libéré, dans le cadre de ses activités nazies, de plus à une époque où on ne faisait "pas de cadeaux" du tout, au contraire, vu la fraîcheur de la découverte de l’horreur des camps d’extermination et des atrocités nazies en général, et les moyens énormes investis dans les tribunaux ad hoc.
    On connaissait clairement son rôle et il n’a jamais été minimisé.
    Il s’est ensuite clairement démarqué, de manière très courageuse d’ailleurs, en s’insurgeant CONTRE le négationnisme, alors que son intérêt évident était de ne plus attirer l’attention sur lui et de se fondre dans la masse.
    Et maintenant on viendrait le re-poursuivre pour son passé, alors qu’il l’a déjà été, en vertu d’une loi rétro-active ???
    Si aujourd’hui on étend la notion de délits, et c’est une bonne chose, ce n’est pas pour revoir tous les procès et instructions du passé, clôturés après débats contradictoires démocratiques, sans tenir un élément nouveau, même minime !
    Ici il n’y a pas d’élément nouveaux du tout, bien au contraire...
    De plus nous avons une personne qui a courageusement combattu le négationnisme par son témoignage direct d’acteur du terrain...
    Si on le poursuit, on va dissuader les rares témoins / acteurs qui restent d’oser témoigner pour que plus jamais on ne nie ces horreurs.
    Franchement, sans avoir aucune sympathie du tout pour le personnage, mais en reconnaissant objectivement son courage, même tardif, je trouve que trop c’est trop...
    Je soupçonne fortement ceux qui font un business de la chasse aux sorcières, de chercher à tout prix de nouveaux débouchés au faire et à mesure que s’épuise le champ de leurs indignations.
    Des intérêts énormes sont en jeu : des centaines d’associations subsidiées par les pouvoirs publics ou non font vivre quelques milliers de personnes de par le monde de la commémoration du souvenir (et ce n’est pas une critique : c’est un excellent signe de bonne santé de nos démocraties qu’on y consacre les moyens nécessaires).
    Des cabinets d’avocats ont été rémunérés directement ou indirectement par les pouvoirs publics à l’occasion des procès multiples (tout à fait justifiés) qui se se sont succédés chaque foi qu’un ex-bourreau a été découvert.
    Il reste donc de moins en moins de bourreaux "non jugés" ou encore vivants...
    Il ne faudrait pas tomber dans l’excès pour faire tourner le business des bonnes consciences : toute une nation est complice à des degrés divers si on voulait pousser le raisonnement jusqu’au bout...
    Élargir les responsabilités pénales plus qu’elles ne le sont déjà, avec effet rétro-actif, est un terrain dangereux, pour la démocratie elle-même.
    Banaliser la rétro-activité des lois est chaque foi un risque juridique majeur.
    L’art 2 du code civil Belge est une erreur, vu qu’il a été décrété qu’une loi a le même poids qu’une loi (le code civil) : il y a eu des lois rétro-actives, la dernière étant fiscale...
    Deux conclusions donc suite à ce débat :
    1) Il serait donc urgent que cet article 2 du code civil, que le législateur au départ avait voulu une barrière "incontournable" en le mettant en évidence, passe dans les constitutions de tous les pays d’Europe, à défaut de "européenne"... pour être enfin incontournable !
    ) Sans fait(s) nouveau(x), ré-ouvrir des instructions clôturées, c’est très malsain : où va-t-on s’arrêter ?

  • Le 26 mai 2015 à 14:54, par Gisèle Tordoir

    J’estime que tout crime doit être puni...Et cela à quel que titre que l’on y aie participé.
    Toutes ces vies détruites, enlevées ne peuvent demeurer oubliées, zappées de la mémoire collective ; elles doivent impérativement faire l’objet d’une prise de conscience de l’inacceptable et la sentence doit être très lourde. Ce que je regrette, une fois de plus, et dans ce cas-ci précisément, est le temps qu’il a fallu pour juger ce criminel...Encore un peu, il était jugé par contumace...

  • Le 25 mai 2015 à 15:54, par Docteur LOUANT

    je lis le texte de Monsieur Kaninda Jean Marie sur le présent site de "justice en ligne" et ne désire pas polémiquer à propos de ce qu’il expose dans ce texte. Je ne suis au courant de rien de ce qu’il dit, pas même de son existence en tant que Docteur en Médecine.
    Ma réflexion visait simplement, en toute humilité, à conforter l’analyse du Professeur Guy Haarscher sur le Procès d’Oskar Gröning , qui a retenu mon attention.
    Le phénomène de la bureaucratie sacralisée au point ou elle le fut sous le régime Nazi dépasse mon entendement et me parait être presque hors de portée du Droit.

  • Le 25 mai 2015 à 13:19, par Docteur LOUANT

    c’est peut être bien un problème de Droit mais il n’en reste pas moins dramatique que le droit des gens soit proclamé sur notre chaîne TV comme n’existant pas face au droit du sol par un PROFESSEUR d’Université, inspirant la NVA. La bureaucratie sacralisée au point ou l’a été celle de cette industrie politique du crime racial me sidère. Il est, je crois, indispensable de montrer aux générations qui n’en entendent que l’écho sans l’avoir vécu, ou se trouve le danger quand on veut "organiser"," réguler" faire entrer dans des normes statistiques. la perte de l’empathie est quelque chose d’effrayant.

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