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Les articles ci-dessous ont également été publiés dans ce dossier :

Vieillir dans un lieu privatif de liberté : un nouveau défi pour nos prisons
par Solange Pourveur, le 19 octobre 2015

Vivre en prison est déjà une épreuve en soi. Mais que dire alors de ce que cela représente pour les personnes âgées ?

Solange Pourveur, présidente de l’association des visiteurs francophones de prison de Belgique (A.V.F.P.B.), lève le coin du voile sur cette réalité.

1. Le sujet du vieillissement de la population interpelle notre société dont les hommes politiques, mais aussi, en général, les études initiées, s’arrêtent souvent à la porte des prisons.

En juin dernier, le « Forum européen de politique criminelle appliquée » a souhaité organiser un colloque sur ce thème, mais… derrière les barreaux et ce, en collaboration avec la prison de Saxerriet (Suisse).

Nos voisins ont pris conscience que le vieillissement est aussi une réalité « intra-muros » et développé des projets pour répondre à ce nouveau défi.

Qu’en est-il en Belgique ?

2. Si nous nous référons aux chiffres publiés par le Conseil de l’Europe entre 2009 et 2013, nous constatons une progression importante de détenus dans la tranche d’âge de 60 à 70 ans (72 %), même si, globalement, les 407 détenus concernés qui, en Belgique, sont éparpillés dans plusieurs prisons ne présentent pas encore, localement, des problèmes trop importants. Cette évolution est toutefois constante et de ce fait, elle interpelle.

Une comparaison sur cinq ans quant au nombre de détenus de 40 ans et plus :

- en 2009 : . de 40 à 50 ans : 2136 ; . de 50 à 60 ans : 861 ; . de 60 à 70 ans : 237 ; . de 70 à 80 ans : 62 ; . 80ans et plus : 9 ;

- en 2013 : . de 40 à 50 ans : 2649 ; . de 50 à 60 ans : 1132 ; . de 60 à 70 ans : 407 ; . de 70 à 80 ans : 72 ; . 80ans et plus : 7.

Pourquoi y a-t-il davantage de seniors en prison ? Quelques pistes

3. La politique de recherche de sécurité « à tout prix » a profondément remis en cause le système pénal.

Auparavant, certaines courtes peines n’étaient pas effectuées. Les peines appliquées étaient moins longues.

Aujourd’hui, le manque d’effectifs pour gérer les dossiers retarde leur examen pour l’octroi des congés et, par voie de conséquence, la libération conditionnelle.

Les conditions souvent draconiennes à respecter pour cette libération découragent les détenus qui choisissent d’aller « à fond de peine ».

La pauvreté et la précarité générées par la situation économique ne sont pas sans effet sur l’enfermement des seniors.

Nous entendons aussi que les détenus plus âgés le sont souvent pour des infractions à caractère sexuel (viols, agressions, etc.) punies bien après les faits, et pour meurtres ou assassinats, eux aussi lourdement punis.

Comment vivre l’enfermement ?

4. Les conditions de détention en général, le stress, l’angoisse, l’oisiveté, le bruit, le manque de lumière, la promiscuité, les maladies préexistantes, les carences affectives, etc., viennent souvent aggraver l’état de santé, tant physique que mentale, préexistant à l’enfermement. Pour certains, les signes du vieillissement sont précoces et il n’est pas rare de rencontrer des détenus paraissant dix voire quinze ans de plus que leur âge physiologique. On vieillit plus rapidement en prison !

De plus, la prison n’est pas conçue pour des personnes âgées. Les jeunes ont besoin de mouvement, tandis que les aînés ont besoin de calme. Ces derniers subissent parfois des moqueries, des humiliations de la part des plus jeunes. Les centres d’intérêt ne sont plus les mêmes.

La question de séparer les jeunes des seniors a été posée. Ce choix permettrait notamment de mieux répondre aux besoins de personnes détenues âgées en aménageant l’environnement en conséquence. Or, dans la plupart des prisons, aucune adaptation n’est prévue, comme par exemple un accès facilité au lit, aux douches, aux préaux ou l’aménagement d’un passage éventuel d’un fauteuil roulant, des activités spécifiques, etc.

Si des solutions valables ou « boiteuses » peuvent être trouvées pour les problèmes de santé physique, il n’en va pas de même pour les carences affectives. Or, les détenus âgés se retrouvent souvent seuls, confrontés à des problèmes existentiels. Ils vivent à distance la mort de leurs proches ou la coupure des liens familiaux, amicaux et sociaux. Certains se laissent envahir par cette « solitude », qui se traduit soit par un repli sur soi, soit par des emportements, de l’agressivité. Qui peut les aider ?

Que faire lorsque la santé se dégrade et que l’autonomie diminue ?

5. Dans le système actuel, comment répondre aux besoins d’aide au quotidien des détenus vieillissants par exemple, pour se lever, se laver, s’habiller, se déplacer, etc. ?

La nourriture n’est plus toujours adaptée si la personne est édentée, si elle a des problèmes de déglutition. Lorsque le problème est détecté, des solutions, au coup par coup, sont envisageables, mais il faut souvent que la santé se détériore fortement pour que le personnel en prenne conscience et réagisse.

Or la prison n’accueille pas du personnel formé en gériatrie et les agents pénitentiaires n’ont pas mission ni une formation spécifique pour s’occuper de personnes âgées et parfois, de

Aucune structure adaptée n’existe vraiment pour les accueillir et leur permettre de vivre cette fin de vie dans la dignité.

Quelles sont les perspectives d’avenir pour les détenus âgés ?

6. En principe, tous les détenus sortent un jour de prison.

Or, la réinsertion dans la société, par le biais du travail, n’est plus souvent envisageable. Trouver une occupation, un logement et des moyens de subsistance devient alors essentiel pour obtenir une sortie ou une libération avant la fin de peine. Mais certains détenus, très âgés, condamnés parfois à de lourdes peines ou à perpétuité, ne sortiront jamais.

Ils vont développer des pathologies multiples. Comment les agents pénitentiaires vont-ils pouvoir faire face aux déficits constatés tant physiques que mentaux ? Ils sont aussi de moins en moins nombreux sur le terrain. Le personnel infirmier est déjà surchargé et n’est pas nécessairement formé en gériatrie.

Sans vouloir évoquer ici le suicide ou la demande d’euthanasie qui a interpellé au-delà de nos frontières, qui s’occupera de ces vieillards en prison ? Telle qu’elle est conçue, celle-ci n’a pas mission d’être une maison de repos et de soins.

Pour conclure…

7. Nous pensons qu’il devient urgent de prendre conscience de l’augmentation de cette population vieillissante.

En Suisse, en Allemagne, des études et des solutions ont été proposées pour résoudre au mieux ce problème du vieillissement de la population incarcérée, notamment par l’adaptation des espaces, du mobilier, des activités, la sécurité n’étant plus la priorité. La France également s’interroge sur la prise en charge des aînés en détention.

En Belgique, nous n’avons rien trouvé sur le sujet.

8. Par rapport à l’augmentation de la population des seniors et sans même évoquer le problème éthique (« mourir seul en prison est-il acceptable ? »), il faudrait dès à présent mesurer les effets du vieillissement de la population carcérale et anticiper en conséquence la gestion des établissements pénitentiaires.

Beaucoup de questions devraient être posées.

Par exemple, faut-il rassembler les détenus plus âgés et fortement dépendants ou, au contraire, les disperser dans le centre pénitentiaire ?

Des homes pour détenus âgés ne pourraient-ils être une réponse et libérer ainsi des places en prison ?

Quoi qu’il en soit, pour une prise en charge respectueuse et humaine des seniors, comme dans les pays voisins, il faudrait développer et renforcer, sans attendre, les compétences tant du personnel pénitentiaire que du personnel soignant et prévoir un environnement compatible avec les handicaps possibles de la population vieillissante. Pour aller plus loin

9. Si vous voulez compléter votre réflexion, voici quelques éléments :
- M. Aebi,et N. Delgrande, Annual penal statistics, Final report, Universtity of Lausanne, Switzerland, 2011, Conseil de l’Europe, http://www.krim.dk/undersider/indsa... ;
- V. Germay e.a., « Passeport pour une liberté réussie », 2010, rédigé avec l’appui de la Communauté française, dans le cadre d’un projet particulier et à l’initiative du service d’aide aux justiciables de Liège ;
- M. Aebi et N. Delgrande, Annual penal statistics, Final report, Universtity of Lausanne, Switzerland, 2015, Conseil de l’Europe, http://wp.unil.ch/space/files/2015/... ;
- JT RTBF du 26 juin 2013, http://www.rtbf.be/video/detail_les....

Votre point de vue (3 réactions)

  • Le 23 octobre 2015 à 18:04, par Amandine

    Merci à Mme Solange Pourveur pour cet article plein d’informations, d’attention et d’humanité.
    C’est un engagement d’autant plus courageux que sa nécessité n’est pas toujours comprise.
    Et merci à tous ceux et toutes celles qui s’inquiètent du sort des prisonniers et prisonnières et travaillent à le faire connaître et à l’améliorer.
    Je suis très heureuse de pouvoir me dire que je vis dans un monde où de telles personnes existent.
    Bonne continuation
    Amandine

  • Le 21 octobre 2015 à 17:15, par Gisèle Tordoir

    Entièrement d’accord avec l’intervenant Skoby. Sans vouloir polémiquer, pour réagir tout de même et ouvrir le débat, voici mes commentaires par rapport à ceux de l’article proposé à la discussion. 1). "Ils vivent à distance la mort de leurs proches ou la coupure des liens familiaux, amicaux et sociaux." (sic) Les séniors en prison chez nous sont différents d’autres personnes incarcérées, d’autres communautés. En effet, il n’est dans nos habitudes ni d’organiser une (des) rébellion(s) au sein de la prison ni de mettre le feu à des pneus, à saccager des voitures de citoyens, à casser des vitrines de magasins comme c’est le cas de la communauté des "gens du voyage" en France (déjà à deux reprises connues depuis le mois d’août 2015)... 2). "La nourriture n’est plus toujours adaptée si la personne est édentée, si elle a des problèmes de déglutition." (sic) Il est visiblement plus facile d’adapter la nourriture en fonction de la religion (pour ne parler ici que du halal...) qu’aux séniors. 3). "Or la prison n’accueille pas du personnel formé en gériatrie et les agents pénitentiaires n’ont pas mission ni une formation spécifique pour s’occuper de personnes âgées et parfois, de" (sic) Voilà un secteur de formation à développer : la gériatrie en prison...Et pourquoi pas cette piste : responsabiliser, sensibiliser et former des détenus à la gériatrie, à l’approche et aux soins des séniors, au sein même de la prison...

  • Le 20 octobre 2015 à 16:59, par skoby

    Je suis désolé mais si certains prisonniers sont condamnés à de lourdes peines ou
    même à perpétuité c’est qu’ils ont commis de graves délits (viols,agressions,et
    ou meurtres) je ne suis pas en faveur de ce qui est proposé plus haut.
    Trop de meurtriers sont relâchés trop rapidement. Ce n’est pas eux qui sont à
    plaindre mais les innocents qu’ils ont assassinés.
    On ne va pas encore faire des énormes frais pour leur facilité une vieillesse en
    tout quiétude.

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