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La rédemption par la lecture ? Réflexions au départ d’une expérience en ce sens dans les prisons brésiliennes
par Jean Cornil, le 13 mai 2016

Justice-en-ligne a évoqué déjà le rôle de la culture et de la lecture dans les perspectives de réinsertion sociale des détenus.

Voici un nouveau témoignage sur ces questions, proposé par Jean Cornil, essayiste, qui, au départ d’une expérience dans les prisons brésiliennes, réfléchit au rôle de la culture dans nos défis actuels du « vivre ensemble ».

1. Après une vie dans la politique, je suis aujourd’hui particulièrement attentif aux mesures originales qui bouleversent la pensée dominante par une expérimentation très concrète.

Je songe au remboursement de livres plutôt que de médicaments par la sécurité sociale britannique pour combattre la dépression, au projet de prendre soin des arbres en leur tricotant des couvertures enveloppantes pour l’hiver.

J’ai aussi été très stimulé par les expériences pénitentiaires mises en œuvre au départ du Brésil en 2009 afin de permettre une réduction de peine au profit des détenus qui lisaient des œuvres littéraires, scientifiques ou philosophiques. Il y a parfois dans l’immédiateté pragmatique et au-delà des controverses théoriques et juridiques, des idées lumineuses particulièrement attractives.

2. Comme à propos de chaque grand sujet qui interroge notre modernité, la régulation du libre marché, la redistribution des revenus, le partage du travail, le regain des fanatismes et des identités meurtrières ou la nécessité de préserver les écosystèmes, chacun possède un avis, plus ou moins développé et éclairé, sur les méthodes les plus aptes à contrer les comportements délinquants. Chacun positionne son curseur mental entre les pôles de la prévention et de la répression. Chacun élabore, instinctivement ou intellectuellement, une cartographie personnelle des vertus et des vices de la privation de liberté, du bracelet électronique, des travaux d’intérêt général ou de l’amende.

Le droit pénal qui pose le permis et l’interdit, outre son application par les Cours et les Tribunaux, participe de l’imaginaire collectif notamment en ceci que l’infraction pose un diagnostic précis sur l’état d’une civilisation. Ainsi le crime peut être un indicateur signifiant de la cohésion sociale ou des déchirements collectifs par la nature de la norme qui le bannit ou qui le tolère. Toute l’histoire des religions et des sciences sociales, de la Bible à Michel Foucault, du meurtre d’honneur aux kamikazes contemporains, en fourmille d’exemples, qui oscillent entre notre révulsion et notre compréhension.

3. L’expérience brésilienne, qui permet aux prisonniers de bénéficier d’une remise de peine contre des résumés de livres, produit, à notre connaissance, des résultats encourageants. La romancière Anne Bragance, qui s’est enthousiasmée pour ce projet carcéral à la suite d’un documentaire de la chaîne de télévision Arte, en énumère les aspects positifs : « nette amélioration de l’atmosphère, recul des violences, nuits paisibles et prise de conscience de leurs crimes chez les détenus qui ont accepté de participer à l’expérience ».

4. Le prisonnier reçoit un livre à lire en début de mois. S’il en fournit un résumé, il bénéficie de quatre jours de remise de peine. Pour les longues peines, ce système pourrait réduire le temps d’incarcération de plusieurs années. Ce « salut par la culture », quel que soit le regard critique que l’on porte sur la politique pénitentiaire, brise la logique de la réinsertion par la seule privation de liberté. Cette méthode pourrait d’ailleurs être élargie à d’autres activités culturelles, comme la musique, la peinture, le théâtre ou la danse. Mais elle doit, me semble-t-il, être soigneusement élaborée et bien balisée.

La législation roumaine prévoit depuis 2013 que le détenu qui écrit un livre aura une réduction de peine de trente jours. Résultats ? Corruptions, plagiats, nègres, recopiages… Une catastrophe pour la justice et pour la littérature.

5. Derrière les barreaux, lire c’est un moins mal vivre. Le livre comme une forme symbolique d’évasion et de vagabondage de l’imaginaire ? En France, à la centrale de Fleury-Mérogis, beaucoup de détenus sont inscrits à la bibliothèque de la prison. Il y a des cercles de lectures, une revue « Liralombre », des rencontres avec des écrivains, des ateliers de théâtre et des ouvrages collectifs coécrits par les prisonniers.

À Clairvaux, une autre prison française, les détenus écrivent des textes qui sont mis en musique par des compositeurs et édités en CD.

En Grande-Bretagne, après une période d’interdiction, les familles des prisonniers peuvent à nouveau envoyer des paquets de livres à leurs proches incarcérés.

6. Certes, il faut se garder d’un enthousiasme naïf. La prison n’est pas le lieu idoine pour méditer, s’éduquer ou se reconstruire. Tout détenu n’est pas un Bernard Stiegler en puissance, lui qui est devenu philosophe alors qu’il purgeait une peine pour braquage. Il n’est pas si évident de lire en prison en regard de l’insuffisance de l’offre de livres, de la méfiance des surveillants, des cellules sombres et bondées, du manque de pratiques culturelles.

La fameuse formule de Victor Hugo, « ouvrir une école c’est fermer une prison », et les idéaux du siècle des Lumières, vacillent le plus souvent devant les âpres réalités.

7. Au risque de se résigner au vent sécuritaire qui souffle en nos contrées, il me paraît essentiel de parier encore et toujours sur la perfectibilité de l’humain, ce qui justement le distingue de l’animal, selon les pénétrantes analyses de Jean-Jacques Rousseau. Le propre de l’homme est de pouvoir s’arracher aux codes de la nature et dans la faculté de se perfectionner tout au long de sa vie. Grâce à la valeur centrale de notre modernité, la liberté, et à l’inverse des morales aristocratiques qui gouvernaient les hommes depuis l’Antiquité.

Ce pari de la liberté, ce choix dans la capacité de perfectibilité, sont au cœur de l’essence et de la dignité humaine. Quels que soient les obstacles et les controverses légitimes qui jalonnent ce chemin pentu, il me paraît impensable et impossible de faire demi-tour.

8. Interpréter le monde au travers d’un livre unique, surtout si il relève du sacré, peut conduire aux pires errements mortifères. Nul ne doit se satisfaire d’un seul livre, pensait Thomas d’Aquin. La démultiplication des angles de vue, des sensibilités et des visions de l’existence, par la profusion des textes, de la poésie à l’essai, est l’outil privilégié de l’élargissement de l’esprit et de la conscience de notre appartenance à une commune humanité. Les mots transforment les vies et les sociétés.

La plume comme espérance.

Votre point de vue (1 réaction)

  • Le 19 mai 2016 à 15:35, par Gisèle Tordoir

    Par rapport au point 7 : l’animal tue rarement par plaisir, par cruauté pure et simple, ce qui le distingue de l’humain perfectible...
    Pourquoi ne pas faire lire davantage avant que certains (-nes) ne passent à des actes odieux ? Je parie davantage sur la prévention que sur la pénitence, le rachat des fautes, la perfectibilité par la lecture. "La musique adoucit les mœurs.", dit-on mais quand j’entends certaines musiques et surtout certains messages sur de la musique, j’ai plus qu’un doute...Et ce n’est nullement un quelconque vent sécuritaire qui me décoiffe mais simplement un réalisme certain qui ne me lâche pas souvent. "La plume comme espérance." est un très joli message mais il me paraît d’une naïveté extrême quand il s’agit de personnes emprisonnées suite à des crimes...

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