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La victimologie : présentation d’une science humaine peu connue
par Gérard Lopez, le 3 février 2017

La place de la victime dans le procès pénal occupe les débats depuis de nombreuses années. Plus largement, c’est la place des victimes de faits les plus divers, à caractère pénal ou non, dans notre société qui est ainsi interrogée. Il existe une discipline des sciences humaines qui se penche sur ces questions : la victimologie.

Gérard Lopez, psychiatre, coordinateur des diplômes universitaires de victimologie et de psychotraumatologie de l’Université Paris 5 et président de l’Institut de Victimologie de Paris, nous en dit plus.

1. La victimologie est le discours transdisciplinaire : historique, théologique, philosophique, sociologique, humanitaire, médical et juridique, élaboré au sujet de la victime.

On distingue la victimologie pénale, étroitement liée à la criminologie, et la victimologie générale dont le champ d’étude s’étend aux victimes d’accidents divers.

La victimologie doit être distinguée de la psychotraumatologie, qui se restreint à l’étude et à la prise en charge des personnes psychotraumatisées. Historique

2. Les principaux précurseurs de la discipline sont les suivants :
- Benjamin Mendelsohn (1947), avocat pénaliste roumain, s’insurge contre la différence de traitement réservée au criminel et à la victime qui doit supporter le fardeau de la preuve et ne perçoit que rarement les dommages et intérêts octroyés. Il étudie la personnalité de la victime et les facteurs de vulnérabilité et dresse une typologie des victimes, restée célèbre, fondée sur les rapports qui se tissent entre la victime et le délinquant. Dans un article sur la Shoah (1969), il présente une victimologie, au sens général du terme, qui dépasse le cadre de la victime d’infraction pénale. Les préoccupations de Mendelsohn ne sont pas seulement théoriques, il souhaite que l’on évalue les besoins de la victime et de la société et que l’on réfléchisse sur les moyens de prévention de la victimation et de la survictimation. Son approche manque cependant de cohérence théorique car il n’a effectué de recherches empiriques pour vérifier la validité de ses idées.
- Hans Von Hentig déplore que l’on fasse une distinction trop nette entre la victime et le criminel. Il est le premier à étudier la victime pénale et les facteurs victimogénétiques selon une méthodologie qui sera reprise par Fattah et les criminologues actuels. Les partisans de von Hentig s’opposent aux conceptions de Mendelsohn. Ainsi, pour Fattah (1971) : « La victimologie telle que nous la définissons est une branche de la criminologie qui s’occupe de la victime directe du crime et qui désigne l’ensemble des connaissances biologiques, psychologiques, sociologiques et criminologiques concernant cette victime. La victimologie s’intéresse donc à tout ce qui se rattache à la victime : sa personnalité, ses traits biologiques, psychologiques et moraux, ses caractéristiques socioculturelles, ses relations avec le criminel et enfin son rôle et sa contribution à la genèse du crime ».
- Ezzat Abdel Fattah considère que von Hentig, son modèle, est le fondateur de la discipline : sa victimologie toute criminologique, affirme sans ambiguïté que le but de toute victimologie empirique est la prévention du crime.
- Micheline Baril (1984) inaugure une ère criminologique nouvelle avec sa thèse « L’envers du crime ». La première, elle étudie les victimes au moyen d’enquêtes qualitatives avec entretiens libres. Elle s’engage en faveur d’une prise de conscience de la souffrance des victimes, et cherche à identifier les facteurs de survictimation. Ses recherches débouchent sur des applications pragmatiques dans le secteur de l’aide aux victimes. La victimologie actuelle

3. On ne dispose pas d’une théorie explicative convaincante du phénomène de victimation et il convient de se méfier des théories globalisantes.

4. La victimologie empirique anglo-saxonne est fondée sur la recherche, laquelle a permis de faire progresser les connaissances dans un but préventif et pragmatique :

- les enquêtes de victimation, initialement pratiquées pour approcher le chiffre noir de la criminalité, ont permis de développer une victimologie différentielle, selon l’âge, le sexe, le milieu social, le lieu, etc. ;
- le plus souvent, les criminologues analysent les relations criminel - victime par la notion de cible : le risque de passage à l’acte criminel résulte de la mise en relation d’une cible fragile avec un prédateur qui se sera livré, avec une rationalité certes limitée, à une analyse en terme de risques et de profits ; la notion de cible a permis de dépasser le problème de l’innocence de la victime qui empoisonnait les relations entre les différents courants victimologiques ;
- la revictimation, largement étudiée, a permis de découvrir qu’une cible matérielle ou une personne « victimée » avait un risque très élevé de l’être à nouveau pendant une période donnée et que les violences et les agressions sexuelles familiales ont tendance à se reproduire de génération en génération ;
- la victimation indirecte s’intéresse aux conséquences de la victimation sur l’entourage des victimes, les témoins, la société ; d’un point de vue plus général, elle entretient le sentiment d’insécurité lié à la peur du crime ;
- la prévention de la victimation, but recherché par les criminologues, s’oriente vers la pénologie (sentencing) et la prévention situationnelle, c’est-à-dire la protection des cibles.

5. La victimologie générale a une dimension humaniste. Elle déplore que les conséquences sociales et personnelles de la victimation soient insuffisamment prises en compte par les autorités, les chercheurs, les professionnels de santé, quand elles ne sont pas l’objet d’un déni pur et simple, légitimant le mouvement associatif dont l’un des rôles est la sensibilisation de l’opinion et des pouvoirs publics. Le but principal de la victimologie générale est l’accompagnement des victimes afin d’éviter toute suvictimisation et de favoriser la reconstruction des victimes. Elle crée des liens avec les disciplines concernées (voir le schéma, ci-dessous) et favorise le travail en réseau où chacun des intervenants joue un rôle considérable :
- le mouvement associatif en permettant un accompagnement psychologique, social et judiciaire et en luttant pour une meilleure reconnaissance sociale et politique des victimes ;
- le mouvement féministe dans la reconnaissance et la prise en charge des violences sexistes ;
- l’Association Mondiale de Victimologie dans l’élaboration des instruments internationaux qui ont fait évoluer les politiques nationales dans le sens d’une meilleure prise en compte des victimes ;
- la psychotraumatologie pour les soins ;
- les sciences humaines.

6. « Cette discipline, relativement nouvelle, s’est transformée d’une Victimologie de l’acte à une Victimologie d’action, d’une Victimologie centrée sur le rôle et les prédispositions victimogènes de la personne lésée en une Victimologie appliquée, soucieuse d’améliorer le sort de la victime en offrant à celle-ci l’aide, l’appui et le dédommagement nécessaires pour alléger ses souffrances », écrit Fattah (1980), démontrant ainsi que la victimologie humaniste promue par Mendelsohn conserve de nombreux partisans, y compris, parmi certains criminologues, Baril, professeure à l’École de Criminologie de l’Université de Montréal, qui a fondé l’Association Plaidoyer-Victimes.

7. L’enseignement de la victimologie a longtemps été dispensé par la Société Mondiale de Victimologie à l’Université de Dubrovnik et lors des symposiums organisés tous les trois ans à travers le monde. De nombreuses universités assurent un enseignement de la victimologie. L’Université Paris 5 a initié le processus en France et vient de créer un diplôme universitaire à Bruxelles en collaboration avec le Centre Montoyer, antenne belge de l’Institut de Victimologie de Paris. Références

8. Voici quelques ouvrages scientifiques sur le sujet :
- M. Baril (1984), L’envers du crime. Paris, L’Harmattan, 2002 ;
- R. Cario, Victimologie. De l’effraction du lien intersubjectif à la restauration sociale, Paris, L’Harmattan, 2006 ;
- E.A. Fattah, La victime est-elle coupable ?, Les Presses de l’Université de Montréal, 1971 ;
- G. Lopez, Victimologie, Paris, Dalloz, 1997 ;
- G. Lopez, La victimologie, Paris, Dalloz, 2e éd., 2014 ;
- B. Mendelsohn, « La victimologie », R.I.C.P.T., 1956, 95-110 (publié en 1947 dans l’American Law Review) ;
- H. Von Hentig, The criminal and his victim, New Haven, Yale University Press, 1948.

Thèmes de cet article

Victime, Criminologie, Victimologie

Votre point de vue (3 réactions)

  • Le 5 février à 15:59, par Gerin Adrienne

    Le 5 février 2017 Adrienne Gerin.
    Je suis une victime collatérale dans un procès pénal. Mon fils a été assassiné.
    Je ne sais pas si mon propos correspond à votre article mais ce que je sais c’est que malgré une réunion de ’’savants ou têtes bien pensantes’’ qui traitent de VICTIMOLOGIE, les victimes sont bien quotité négligeable devant une Cour d’Assise.
    Nous réclamons une égalité de traitement avec le coupable. Soit être impliqué dès les faits commis dans le suivi du dossier et des enquêtes. Un même accès au dossier criminel.
    Une même place auprès de notre avocat au sein du tribunal.
    Un droit à la parole pendant le déroulé du procès d’Assises et non pas uniquement au travers de la voix de notre avocat.
    Nous demandons un intervenant de proximité qui prenne en charge spontanément et immédiatement l’accompagnement des familles.
    Nous demandons le respect du délais raisonnable.
    Nous demandons la création d’un commissariat général aux droits des victimes avec un numéro de téléphone unique.
    Nous demandons la création d’un suivi de réinsertion du coupable avant d’envisager une éventuelle libération conditionnelle...
    Nous demandons une prise en charge des frais judiciaires (la victime n’a rien demandé)
    Nous voudrions faire évoluer la société en considérant les victimes comme protagonistes à part entière de la procédure .
    Les victimes sont excédées du manque de respect dont elles font l’objet.
    Nous sommes réunis en Collectif de familles d’enfants Assassinés.....http://www.cfea.be/

    • Le 9 février à 20:51, par Gisèle Tordoir

      Madame. Je partage complètement votre avis et serais enchantée de pouvoir faire bouger les choses : égalité de traitement entre victime et coupable. Nous en sommes loin, aujourd’hui. Pourquoi ?

  • Le 4 février à 17:31, par Gisèle Tordoir

    Je rejoins l’avis si perspicace de madame Goossens : la COM’, le politiquement correct outrancier ont bel et bien envahi les tribunaux...Tout est devenu sujet d’interprétation, de définition, de vocable...On a de moins en moins le droit "d’appeler un chat, un chat"...Il serait bon d’y revenir car à force de moduler le discours à travers la terminologie, il est volontairement rendu difficilement compréhensible quand pas incompréhensible.

    • Le 5 février à 14:09, par Nadine Goossens

      Nous sommes bien d’accord.

      Entretenir la confusion dans les esprits pour empêcher l’analyse objective des faits. Une stratégie mûrement réfléchie qui consiste à remplacer les mots d’origine par des néologismes informes et les locutions saines par des façons de parler incongrues dont le ridicule galopant finit par échapper aux scribouillards et discoureurs qui cherchent à enfumer. Cicéron a ses partisans.

      Or, d’une manière générale ce qui se conçoit bien s’énonce clairement.

      On pourrait en rire si les conséquences n’étaient pas aussi alarmantes voire atterrantes.

  • Le 4 février à 13:41, par Nadine Goossens

    « Cette discipline, relativement nouvelle, s’est transformée d’une Victimologie de l’acte à une Victimologie d’action, d’une Victimologie centrée sur le rôle et les prédispositions victimogènes de la personne lésée en une Victimologie appliquée, soucieuse d’améliorer le sort de la victime en offrant à celle-ci l’aide, l’appui et le dédommagement nécessaires pour alléger ses souffrances »

    Si vous le dîtes ...

    Tout est affaire de sémantique. Les temps ont changé.
    Aujourd’hui, même les tribunaux n’échappent plus à l’ordre autocratique de la "COM’..." illustré à travers l’articulation de nouveaux concepts sculptés sur mesure dans quelques jugements récents.

    Les communicants qui ont le vent en poupe ont tranché et conclu que c’était moins traumatisant pour la victime et beaucoup moins vulgaire pour le(s) coupable(s).

    Par exemple, ne dites plus "abus de biens sociaux", "détournements de fonds" voire "emplois fictifs", mais "négligences".

    Bah ... si la victime ressort soulagée ...

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