Justice en ligne
Pourquoi sauver le Palais de Justice de Bruxelles ?
par Isabelle Ekierman, le 10 août 2010

Justice-en-ligne ne pouvait rester muet dans le débat qui a surgi sur l’avenir du Palais de Justice de Bruxelles, bâtiment imposant et symbolique s’il en est, mais aussi lourd fardeau à entretenir. Nul ne pouvait mieux amorcer ce débat que Mme Isabelle Ekierman puisqu’elle est à la fois avocate de profession et architecte de formation

La question ne date pas d’hier, le Palais de Justice de Bruxelles a-t-il un avenir, alors que, petit à petit, la plupart des tribunaux qu’il abritait le quittent pour des raisons parfois obscures ?

Après les polémiques urbanistiques liées à son édification qui a duré plus de 20 ans et qui a donné naissance à une insulte bruxelloise répandue, celle de « schieven architek », la polémique a repris de plus belle depuis que le Gouvernement fédéral à émis le projet, pour le moins saugrenu, de lancer un concours international d’idées pour décider de l’avenir du bâtiment.

Quel avenir pour ce bâtiment hors du commun, plus grand que la basilique Saint-Pierre de Rome, qui ne laisse personne indifférent ?

La question doit en réalité rester sans réponse car le plus grand Palais de Justice du monde doit rester un endroit de Justice.

Le symbole est trop évident pour qu’il soit détourné au profit d’une autre affectation, si noble soit elle.

Le Palais de Justice joue un rôle dans la cité tant au niveau visuel que moral. Dénaturer ce rôle serait vider de sa substance l’acquis du rôle de la justice dans un Etat démocratique, a fortiori lorsque l’image de la justice est malmenée comme elle l’a été au cours des dernières décennies.

Bien des raisons pourraient aujourd’hui légitimer l’idée que l’image centralisée de la justice, représentée par le Palais de Bruxelles, serait devenue obsolète : tout d’abord la situation politique précaire de notre pays, où les termes de scission et de division ne semblent plus effrayer personne ; ensuite des raisons d’ordre technique, rationnelle ou économique, qui sur papier justifient pleinement l’inadéquation actuelle du Palais de Justice de Bruxelles.

Il est vrai que l’on rencontre aujourd’hui beaucoup de transformations réussies de bâtiments à haute valeur architecturale : hôtels de luxe installés dans des couvents, musées dans des gares, galeries d’art dans des entrepôts. Cela ne saurait cependant justifier la reconversion du Palais de Justice : nul ne songe en effet à reconvertir la Cathédrale de Chartre ou le Château de Versailles.

Certains bâtiments transcendent leur fonction au point de devenir forme et fonction à la fois. C’est le cas du Palais de Justice de Bruxelles.

Il faut donc que les décideurs politiques aillent, pour une fois au-delà, des contingences purement économiques ou rationnelles, qu’ils mesurent à quel point un bâtiment à une valeur de symbole dans la ville, que l’architecture n’est pas un art comme les autres lorsqu’il véhicule des valeurs fondamentales d’un Etat de droit.

Bruxelles a été pendant longtemps le terrain privilégié de la spéculation immobilière, où la référence aux règles essentielles de vie dans la cité a été écartée au profit des intérêts privés. Elle en paye encore le prix aujourd’hui puisque le terme de « bruxellisation » est devenu pour les urbanistes l’exemple à ne pas suivre.

Il est temps que Bruxelles donne cette fois l’exemple d’une rénovation réussie en termes d’image et de justice : l’enjeu est trop important pour que l’avenir du Palais de Bruxelles dépende du résultat d’un concours d’idées.

Il est urgent de donner aux citoyens, à Bruxelles un symbole de justice renouvelé qui affirme néanmoins sa pérennité dans l’espace et dans le temps.

Votre point de vue (9 réactions)

  • Le 24 janvier 2013 à 18:04, par sissou

    pourquoi avons nous construit le palais de justice ?

  • Le 4 octobre 2010 à 21:19, par Jean-Marie PIQUINT

    La presse annonce une cinquantaine d’agents de sécurité en plus dans le Palais. Retour à la sagesse ? C’est un bon début, mais il faut connaître les intentions de la Régie. Quel budget est disponible pour achever vraiment le chantier dans un délai prévisible et avec une installation
    technique de sécurité valable ? Les magistrats -qui ont le pouvoir exceptionnel et nécessaire de juger leurs semblables- n’ont-ils pas aussi le droit élémentaire de tous les travailleurs d’avoir leur mot à dire dans la gestion de leur lieu de travail ? La décision autoritaire de vider le Palais de Justice de Bruxelles ne correspond pas aux traditions belges régissant les relations entre patrons et travailleurs. Elle ne respecte pas les habitudes, coutumes, lois et conventions de travail qui organisent les rapports entre travailleurs et patrons en Belgique. Aucun patron d’industrie qui veut fermer une usine et transporter les travailleurs ailleurs à son bon plaisir ne peut se comporter comme le ministre de la justice sans se voir opposer suspensions de travail, grèves et recours devant les tribunaux du travail. Les magistrats répugnent à de tels
    moyens. Mais le palais est le lieu où exercent leur précieuse industrie magistrats et avocats, des travailleurs qui ont le droit de faire respecter les conditions d’exercice de leur travail plutôt que d’être dispersés aux quatre coins de la ville, ce qui menace l’exercice pratique de la justice et compromet donc le droit du citoyen à une bonne justice.

  • Le 1er octobre 2010 à 15:31, par DEFENDER

    A VOIR LE SITE VERT DESIR TABLE RONDE PALAIS DE JUSTICE.Groupons les forces

    Le concours d’idées aurait un grand succès, même en Australie... Mais que peuvent penser des australiens d’un palais adapté à notre justice ? Ils proposeront des transformations mutilatrices bien plus chères que celles de la sécurisation. L’adaptation à toute nouvelle fonction ne sera pas à la portée du budget exangue de l’état. Des pessimistes parlent d’un lent pourissement jusqu’au chancre final qu’on abattra ! Un esprit iconoclaste se répand. Ainsi, il se confirme qu’un démolisseur se permet de proposer de démolir le Palais Royal. Alors qu’il s’agit d’un exemple de décor ancien datant, en partie, du 18e siècle... En ce moment, on l’aménage dans le respect des lieux, pour des réunions internationales de prestige. Budget : 2.600.000 Euros. Et c’est touristique, cité dans les guides internationaux. N’est-ce pas être iconoclaste de vouloir le détruire ? Et à défaut de démolir, on cache comme au Palais d’Egmont, siège des Affaires étrangères. Il faudrait dire étranges. Le ministre de Gucht a déclaré en substance qu’il ne s’y plaisait pas ! Les diplomates ne sont donc plus reçus par l’escalier des ambassadeurs, seule réplique de celui de Versaille(disparu). On veut leur donner une image quelconque de la Belgique. Comme pour la Justice, on choisit des locaux anonymes. Plus c’est moche, mieux c’est. Effaçons l’image des institutions belges en attendant "l’évaporation" annoncée par ce même de Gucht.

  • Le 24 septembre 2010 à 12:30, par Defender

    Alerte à la bombe ! Si l’on ne fait rien, ce n’est qu’un début. Dominique de Haan a raison, une sécurisation (tapis, scanner, portiques) c’est moins cher que de nouveaux sièges sans âme et sans sécurité. Car les édifices modernes n’offrent pas la même capacité de résistance aux attentats que la masse formidable du palais. Désaffecté, il deviendra le chancre absolu. Les appétits iconoclastes s’excitent déjà et, dans l’esprit de certains, le palais de justice n’est que le premier. Il n’y a qu’à voir la page "palais royal de Bruxelles" dans lequel le site d’un démolisseur affiche les résultats d’un prétendu concours au terme duquel il faut démolir le palais royal, édifice de référence du tourisme avec ses chefs d’oeuvres et ses parties du 18e siècle ! Ce n’est pas parce que les toitures ont été refaites en 1909 que ce palais date du 20e siècle, comme l’écrivent des guides touristiques édités en France. Et quand bien même cela serait ? Les prétextes invoquant un prétendu "mauvais goût" ou le "style bourgeois" ont souvent été utilisés pour justifier de nombreuses démolitions à Bruxelles. Avec le palais de justice, cela va s’amplifier. Certains voulaient démolir l’Atomium, symbole "haïssable" de l’énergie nucléaire. On a tout de même pu payer pour le sauver. Pourquoi pas pour notre palais de justice ? Les attaques contre des édifices représentatifs de la Belgique sont évidemment inspirées par les attaques contre la nation et par l’intention de régionaliser la justice.

  • Le 10 septembre 2010 à 19:02, par L’érudit.

    Quelques appréciations ;

    Le Grand Atlas de l’Architecture Mondiale (Encyclopaedia Universalis - éditions Albin Michel, 1982) : Le Palais de Justice de Bruxelles. Souvent limité aux exercices de dessin académique, le colossal est ici concrétisé magistralement. S’il conserve la dignité des temples à colonnades et frontons, il l’enrichit du fantastique de la démesure".

    Paul Verlaine (poète,auteur, entre autres, des "poèmes saturniens, la bonne chanson, la sagesse", etc ...) : "C’est grandiose, biblique et michelangelesque avec du Piranèse ..."

    Jean-Louis Garnier (architecte de l’opéra de Paris) : "Un monstre de qualité".

    Orson Welles (réalisateur de films) : Il imaginait comment il utiliserait le décor piranésien du palais de justice de Bruxelles pour le film adapté du "Procès" de Kafka auquel il songeait. Séjournant à Bruxelles pour jouer un rôle dans le film belge "Malpertuis", il avait visité le palais plusieurs fois. Mais l’intrusion d’une grande équipe de tournage de films avec les acteurs et les figurants et tout un matériel aurait posé trop de problèmes et, pour tout dire, parut, aux yeux des autorités de l’époque, incompatible avec la dignité de la justice.

  • Le 30 août 2010 à 14:34, par J-M Piquint

    Le palais de justice est un symbole des libertés, comme le palais de la nation et le palais royal : les trois pouvoirs. Si l’on déménage, les avocats devront courir partout dans la ville pour plaider, ce qui commence à être le cas, alors qu’avant tout était groupé. La qualité de la justice s’en trouvera affectée. Les manoeuvres politiques pour la plus grande démolition du monde commenceraient-elles ? Si l’on veut en arriver là, il faut vouloir que le palais se dégrade afin de le discréditer en l’enlaidissant par n’importe quel moyen (comme avec cet échafaudage que l’on pourrait pourtant supprimer avec des scies à métaux). Que disparaisse ce symbole majeur de l’état de droit ! On avait déjà voulu cacher la façade par des arbres, projet en partie réalisé devant les deux portiques de coin. Le palais déplairait tant aux Bruxellois qu’il faudrait le cacher ... pour le faire oublier ! Mais il est classé et à l’étranger c’est une référence architecturale. Rigolade et mépris vont se lever dans le monde, chez les intellectuels, les artistes, dans la presse, à l’Unesco, devant ces gribouilles de Belges qui détruisent leur patrimoine, depuis l’édifice constitutionnel, conservatoire des libertés, jusqu’aux édifices publics représentant ces mêmes libertés. Car il y a d’autre cas : à voir le site internet proposant la démolition du palais royal ! Nous sommes devant un procès politique. La cause est certes plaidable. Elle concerne l’histoire, l’art et les droits de l’homme.

  • Le 29 août 2010 à 09:49, par Dominique de HAAN

    Près de 30 années, sinon plus, d’un édifice - vu de près et de loin - sous échaffaudages. Quand on pense qu’on a construit le viaduc de Millau en trois ans, et le ’Queen Elisabeth’ en deux ans...
    Image navrante d’une justice sous échaffaudages...
    La rénovation de la coupole augurait pourtant d’une suite attendue. Après la tour, demeurée emprisonnée, les échaffaudages ont emballé tout le fronton et la colonnade. Ils y sont toujours tandis que les ouvriers sont partis... sauf ceux qui restés un temps pour refaire le pavement de la cour d’honneur, au demeurant inondée à chaque averse. Mais quel est celui qui gère ce chantier ??
    On dit qu’il ne serait plus possible d’évacuer les échaffaudages de la tour au motif qu’ils seraient rouillés dans la pierre. Allons,.. si on a pu déplacer Abou-Simbel, on devrait pouvoir y arriver.
    Un aménagement basique du sas d’entrée place Poelaert, avec un tapis-scanner et quelques agents de sécurité, comme dans les aéroports et tous les autres palais de justice de France et de Navarre + éventuellement idem du côté de la rue aux Laines + le cas échéant, un portique devant les salles accueillant les procès sensibles, devrait répondre aux exigences de sécurité attendues.
    Ce palais est un haut lieu de justice. Il doit évidemment le rester. La cause est noble... et plaidable.

  • Le 21 août 2010 à 22:30, par Jean-Marie Piquint

    Loin d’être impropre à la sécurité, le palais de justice de Bruxelles, par sa masse et par l’ampleur des parcours intérieurs, présente toutes les caractéristiques pour en faire un refuge pour des tribunaux sécurisés situés loin des entrées, au contraire des bâtiments contemporains qui sont particulièrement vulnérables, que ce soit dans le cas d’une agression pendant une audience, comme on l’a vu récemment, ou que ce soit dans le cas d’attentats. En effet, les constructions modernes n’offrent aucune résistance à la puissance des explosifs actuels, au contraire du palais dont la masse a résisté à l’explosion d’un V 1 allemand à son pied. Une attaque terroriste perpétrée par un kamikaze dévasterait n’importe quelle construction moderne par l’écroulement de la façade entraînant des ravages internes meurtriers, ainsi qu’on l’a constaté à plusieurs reprises lors d’attentats contre des ministères et des hôtels dans divers pays. Et que l’on ne dise pas que les constructions belges contemporaines sont les plus solides du monde ! Quant aux nouvelles implantations, les salles d’audience en étant situées à peu de distance de la voie publique, on peut s’en échapper facilement, comme l’a démontré l’affaire du meurtre commis en justice de paix. Le coupable, qui a pu facilement gagner la rue, aurait été coincé s’il lui avait fallu parcourir le dédale du palais. On a d’ailleurs commencé à y installer des caméras. Mais encore faut-il un service de surveillance pour s’en servir.

  • Le 11 août 2010 à 09:34, par Lawrence Muller

    Entièrement d’accord avec Isabelle Ekierman : la palais doit rester un lieu de justice. Concrètement, les chambres civiles du tribunal de première instance, et le tribunal de commerce, doivent y être réintégrés. Et les chambres correctionnelles du tribunal de première instance doivent y rester.

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