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"Il vaut mieux hasarder de sauver un coupable que de condamner un innocent"
par Réginald de Béco, le 27 janvier 2012

En réaction à l’article de Michel Claise, « La victime confrontée à l’auteur de l’infraction : quelle place pour quelle fonction du procès pénal ? », un internaute, visiteur de notre site, écrit notamment ceci : « L’adage ‘Il vaut mieux dix coupables en liberté qu’un innocent en prison’ est à remplacer par ‘Il vaut mieux un innocent en prison que dix nouvelles victimes de dix coupables libérés à mauvais escient’. Les faits les plus graves (par exemple meurtre crapuleux de sang froid) devraient conduire à une mise hors circuit définitive de l’auteur de ces faits ».

Sans que notre correspondant – probablement s’en rende compte, pareille manière d’envisager les choses implique une vision de la société et de la Justice, opposée aux bases de notre civilisation.

Réginald de Béco, avocat au barreau de Bruxelles, Président de la Commission Prisons de la Ligue belge des droits de l’homme, s’emploie à le montrer.

C’est Voltaire, dans son livre Zadig ou La destinée, qui écrit en 1747 : « Le roi avait perdu son premier ministre. Il choisit Zadig pour remplir cette place. […] C’est de lui que les nations tiennent ce grand principe : qu’il vaut mieux hasarder de sauver un coupable que de condamner un innocent  » (Zadig ou La destinée – Histoire orientale, Chapitre VI, Le Ministre, Le Livre de poche, 2008, n° 3131).

Voltaire dont nous savons qu’il s’est battu toute sa vie contre l’injustice et les abus du système judiciaire. Dans « l’affaire Calas  », il prit fait et cause pour cette famille protestante de commerçants toulousains dont un des six enfants, Marc-Antoine, étudiant en droit, s’est pendu un soir, à la poignée d’une porte de la maison familiale, après avoir appris de ses professeurs qu’il n’obtiendrait jamais son diplôme en raison de sa confession religieuse dite hérétique. Les corps des suicidés, à l’époque, subissaient un jugement infâmant et ne pouvaient bénéficier de funérailles chrétiennes, étant morts en état de péché mortel… Epouvantée, la famille décida de faire passer son suicide pour un accident. Le capitoul David de Beaudrigue, notable élu de son quartier au Parlement toulousain, cour de justice rendant des arrêts au nom du Roi, se laissa persuader par des rumeurs du voisinage que Marc-Antoine voulait se convertir à la religion catholique comme son frère Pierre et que leur père, Jean Calas, s’y serait opposé et aurait fini par étrangler son fils. Il le fait soumettre à la torture, ainsi que leur mère et leur fils Pierre.
La servante et l’invité présent le soir du drame sont jetés au cachot. Jean Calas est longuement torturé mais n’avoue strictement rien et clame son innocence. Le clergé catholique et la population de Toulouse réclament un châtiment exemplaire réservé aux hérétiques. Le Parlement de Toulouse le condamnera à mort le 9 mars 1762. Il subira le supplice de la roue le lendemain, son corps brûlé sur un bucher et ses cendres jetées au vent. Quant à son fils Marc-Antoine, il avait été déclaré martyr et enterré selon le rite catholique, son cercueil étant escorté par quarante prêtres pénitents blancs au milieu d’une foule immense.
Alerté par Pierre Calas, qui est venu le voir à Genève, et convaincu par lui de l’innocence de son père, Voltaire luttera pour la révision de ce procès inique. Il écrit le 25 mars 1762 au cardinal de Bernis : « J’en suis tout hors de moi : je m’y intéresse comme homme, un peu même comme philosophe. Je veux savoir de quel côté est l’horreur du fanatisme. Oserais-je supplier votre Éminence de vouloir bien me dire ce que je dois penser de l’aventure affreuse de ce Calas, roué à Toulouse pour avoir pendu son fils ? Cette aventure me tient au cœur ; elle m’attriste dans mes plaisirs, elle les corrompt. » En 1763, il rédige son « Traité sur la tolérance à l’occasion de la mort de Jean Calas ». Le Roi Louis XV reçoit la famille à Versailles. Le capitoul David de Beaudrigue est destitué. Jean Calas est proclamé innocent et sa famille réhabilitée le 9 mars 1765.

Un peu plus d’un siècle plus tard, c’est Emile Zola, écrivain déjà célèbre, qui publie un article retentissant « J’accuse… ! », dans le journal L’Aurore du 13 janvier 1898, sous la forme d’une lettre ouverte au président de la République française, Félix Faure. Cela, deux jours après que le commandant Esterházy ait été acquitté à l’unanimité par le Conseil de guerre de l’accusation d’être le véritable auteur de la livraison de documents secrets à l’attaché militaire allemand à Paris. Cette trahison avait été faussement imputée au capitaine Alfred Dreyfus, qui a été condamné en 1894 à perpétuité et relégué sur l’île du Diable, en Guyane française, après une impressionnante campagne de presse antisémite.

Plus près de nous, en avril 2002, Ray Krone fut le centième condamné à mort libéré du couloir de la mort depuis 1973. Il avait été condamné à mort en 1992 pour le meurtre d’une serveuse en Arizona sur base d’un rapport d’un « expert en morsure » qui avait affirmé que les marques des dents retrouvées sur le sein gauche de la victime correspondaient sans aucun doute possible à sa dentition. Il est resté dix ans en prison. C’est un technicien d’un laboratoire de police qui prit l’initiative personnelle de comparer les traces ADN recueillies à l’époque sur la culotte de la victime aux échantillons d’empreintes génétiques du fichier national de la police. Il découvrit qu’elles étaient similaires à celles d’un autre homme condamné à plusieurs reprises pour agression sexuelle. Cet homme finit par reconnaître qu’il était bien dans le bar le jour du meurtre mais prétendit qu’il ne souvenait de rien car il avait trop bu. Cette technique d’identification des criminels sur base de comparaisons d’empreintes génétiques n’existe que depuis 1987 et a permis d’innocenter de très nombreux condamnés.

Voltaire et Zola : voilà deux écrivains célèbres qui ont mis leur réputation en jeu pour une cause qui leur paraissait juste et mériter une lutte sans merci afin d’obtenir la réhabilitation d’un innocent. Ce sont encore des avocats déterminés et généreux qui se sont investis corps et âme dans des causes perdues. Leurs combats ont permis d’ouvrir les yeux sur les errements d’une justice inique, faite de préjugés raciaux, religieux ou antisémites. Ce sont les mêmes abus judiciaires qui sont commis, pendant les guerres ou dans les dictatures, par des tribunaux d’exception aux ordres de l’occupant ou du pouvoir. C’est contre ces injustices qu’il faut se battre au nom de la liberté.

Tolérer le risque de condamner un innocent, l’accepter au nom d’une prétendue efficacité qui ne s’embarrasse pas d’erreurs judiciaires, est criminel. Rien ne peut justifier pareille iniquité. C’est une parodie de justice. Ces innocents condamnés à tort au terme d’instructions et de procès bâclés, où les droits de la défense sont bafoués par des avocats peu motivés ou en raison de préjugés intolérables, sont également des victimes, tout comme leurs familles et leurs proches.

our qu’une famille fasse le deuil de la perte brutale et violente d’un être cher, il faut qu’elle puisse être sûre que c’est bien le véritable auteur de ce crime horrible qui a été arrêté et condamné. Le doute, la crainte de s’être trompé, l’idée que le condamné serait éventuellement innocent, tandis que l’auteur court toujours, ne peuvent être qu’une torture supplémentaire pour les proches de la victime d’un meurtre. N’ajoutons pas le malheur au malheur ni l’injustice au crime !

Si j’ai toujours été opposé à ce qu’un Christ en croix soit accroché au mur derrière le tribunal ou la cour, censés rendre une justice humaine au nom du Dieu d’une seule religion, je ne verrais, par contre, pas d’inconvénient à ce qu’il soit installé face aux magistrats, pour leur rappeler en permanence qu’un innocent a été condamné à mort et supplicié de la plus horrible façon au nom de l’intolérance religieuse.

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