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L’interdiction d’Uber sur le marché du transport des personnes par automobile à Bruxelles : le monopole des taxis est-il bien conforme au droit européen ?
par Norman Neyrinck, le 23 mai 2014

Le Tribunal de commerce de Bruxelles a récemment interdit l’utilisation de l’application pour smartphones Uber, destinée à mettre en contact usagers et chauffeurs de voitures à louer. Saisi à la demande de la société Taxis Radio Bruxellois, le Tribunal a jugé qu’Uber était coupable d’actes contraires aux pratiques honnêtes du marché.

Le jugement du Tribunal de commerce cristallise les débats. Une confrontation verbale particulièrement stridente est ainsi survenue à son sujet entre la Ministre bruxelloise des transports et la Commissaire européenne en charge du numérique. Norman Neyrinck, avocat en droit de la concurrence et assistant au sein du Liège Competition & Innovation Institute de l’Université de Liège, revient sur cette affaire, ses limites et les leçons qu’il faut en tirer pour les secteurs réglementés confrontés à l’apparition d’une concurrence nouvelle, facilitée par le numérique.

Il défend la thèse que l’interdiction d’Uber sur le marché du transport de personne par automobile à Bruxelles pourrait être considérée comme contraire à la législation européenne, spécialement aux principes de libre concurrence et de libre circulation qu’elle consacre

1. D’abord, rappelons brièvement le conflit en cause et ses enjeux. Uber est une entreprise américaine financée par Google et en cours de lancement dans les principales villes du monde. Par géolocalisation, l’application pour smartphones Uber permet la mise en contacts de clients souhaitant être transportés en ville et de conducteurs de voiture, souvent de simples particuliers souhaitant arrondir leurs fins de mois en faisant quelques courses. Uber gère également le paiement électronique : l’application débite la carte visa de l’usager, recueille une commission de 20 % et transfère le reste au conducteur.

On le devine aisément : en somme, Uber crée un système où des particuliers entrent en concurrence directe avec les entreprises de taxi traditionnelles. C’est d’ailleurs là son crédo. Dès l’origine, les créateurs d’Uber ont affirmé vouloir mettre à bas un corporatisme qui était à l’origine d’une limitation du nombre de taxis en circulation, et destiné à maintenir le prix des courses à un niveau artificiellement élevé.

Voyant ses activités menacées, la société Taxis Radio Bruxellois (ci-après « TRB ») a introduit une action judiciaire devant le Tribunal de commerce de Bruxelles en vue de faire cesser les activités d’Uber. Selon TRB, les activités d’Uber à Bruxelles sont contraires aux « pratiques honnêtes de marché », dans la mesure où Uber propose des courses « à des chauffeurs qui ne disposent pas de l’autorisation visée par l’ordonnance bruxelloise sur 27 avril 1995 relative aux services de taxi ». Uber sera condamné par le Tribunal.

2. Les taxis bruxellois sont soumis à une réglementation spécifique selon laquelle, d’une part, les tarifs pratiqués sont fixes et, d’autre part, le nombre de taxis en circulation est limité avec cette particularité que seuls les chauffeurs qui répondent à un certain nombre de critères de qualité (tenant par exemple, à la souscription d’une assurance taxi ou tenant à l’accomplissement d’examens professionnels) peuvent racheter la licence qui leur permettra d’être actifs à Bruxelles.

En d’autres termes, le jugement du Tribunal de commerce condamne le business model d’Uber dans la mesure où celui repose précisément sur la concurrence des particuliers qui ne sont pas chauffeurs de taxi professionnels et agrémentés.

De manière fort surprenante, Uber ne s’est jamais présenté pour se défendre, en sorte que le Tribunal a donné droit à TRB sans sourciller, dans un jugement rendu « par défaut » (Trib. Comm. Bruxelles, 31 mars 2014, RG A/14/01645). Aujourd’hui, Uber affirme vouloir faire réformer le jugement du Tribunal de commerce de Bruxelles « par tous les moyens possibles ».

3. Quels arguments pourraient permettre d’arbitrer ce type de litige ? Les sociétés de taxi peuvent invoquer la loi (l’ordonnance bruxelloise) qui impose le respect de critères de sécurité et de qualité. Toutefois, en face, il nous semble qu’Uber pourrait utilement invoquer le respect des principes de libre concurrence, de libre circulation et de libre établissement contenus dans les Traités européen et qui priment le droit national. En effet, plusieurs arrêts rendus par la Cour de Justice de l’Union européenne invitent les juridictions nationales à examiner le bien-fondé des législations qui limitent la concurrence.

On lit ainsi dans une affaire dite des allumettes italiennes (arrêt C-198/01 du 9 septembre 2003 de la Cour de justice) que, confrontée à une législation nationale qui légitime ou renforce les effets d’un accord qui restreint la concurrence, « plus particulièrement en ce qui concerne la fixation des prix et la répartition du marché », les autorités nationales ont « l’obligation de laisser inappliquée cette législation nationale ». Or, l’existence d’un numérus clausus limitant le nombre de licence et le nombre de taxis concurrents sur le marché constitue le paradigme même de la restriction de concurrence.

À cela, un arrêt Cippola (C 94/04, 5 décembre 2006) ajoute que la fixation réglementaire des prix constitue une atteinte à la libre circulation des services dans la mesure où elle limite le choix de la clientèle. « Toutefois », précise la Cour, « une telle interdiction peut être justifiée dès lors qu’elle répond à des raisons impérieuses d’intérêt général, pour autant qu’elle est propre à garantir la réalisation de l’objectif qu’elle poursuit et ne va pas au-delà de ce qui est nécessaire pour l’atteindre ». La Cour requiert donc des juridictions nationales qu’elles contrôlent si les restrictions portées par la loi aux principes de libre concurrence et de libre circulation sont légitimes et proportionnées.

En d’autres termes, il s’agit de déterminer si l’ordonnance bruxelloise réglementant l’accès à l’activité de taxi et dont la violation a permis de condamner Uber est elle-même illégale parce qu’instituant une restriction de concurrence disproportionnée. Dans l’affirmative, le juge doit écarter l’application de la loi nationale.

4. Que penser ici ? Sans conteste, il s’agit d’une question délicate. L’évaluation du caractère proportionné ou disproportionné d’une mesure – particulièrement d’une mesure législative, à laquelle le parlement souverain a donné son aval – est toujours une question difficile, au sujet de laquelle deux personnes raisonnables peuvent diverger. Pourtant, à notre entente, plusieurs éléments laissent à penser que la restriction de concurrence imposée par la législation bruxelloise est excessive.

Deux éléments fondent principalement notre conviction.

Premièrement, aucun « objectif légitime » n’a jamais été clairement défini.

De manière assez déconcertante, l’ordonnance bruxelloise se limite à affirmer que, « Compte tenu de l’utilité publique du service, le nombre de véhicules pouvant être utilisés dans le cadre d’autorisations d’exploiter un service de taxis sur le territoire de la Région de Bruxelles-Capitale est limité », mais la nature de « l’utilité publique » invoquée n’est jamais précisée.

Deuxièmement, à supposer même qu’un objectif légitime existe, les mesures en cause nous semblent être disproportionnées dans la mesure où (1°) la limitation du nombre de concurrents sur le marché et l’existence de prix imposés constituent les restrictions de concurrence traditionnellement considérées comme les plus graves, et où (2°) les restrictions tenant à l’existence de critères de qualité et de sécurité (formation complémentaire, assurance taxi, etc.), ne sont pas exigées d’autres conducteurs qui se trouvent pourtant dans des situations analogues, voire quasiment identiques, tels que par exemple les conducteurs qui pratiquent régulièrement le covoiturage.

Dans ces circonstances, il nous semble tout à fait légitime d’affirmer que l’ordonnance bruxelloise relative aux services de taxis pourrait être écartée à l’occasion d’un prochain jugement, et Uber autorisé à Bruxelles.

5. Pour ceux qui souhaitent en savoir plus sur le sujet, une version longue de la présente note est publiée sur le site-blog www.emulation-innovation.be en vue de discuter de manière approfondie l’entrée de concurrents (numériques) dans des marchés réglementés.

Votre point de vue (3 réactions)

  • Le 23 juillet 2015 à 18:53, par Zouave

    Un système qui entretient les paradis fiscaux et qui enrichie toujours les mêmes au détriment d’un système qui est certes à revoir mais qui comprend beaucoup de précarité... A choisir je dis oui pour les taxis !
    Au moins ils sont la preuve qu’il y a des réformes à faire pour aider ceux qui travaillent et non pas pour légitimer ceux qui ont trouver la faille et qui grugent le système.
    Google nous remercie et compte bien niquer nos petits artisans, et les réponses à ça : "ils sont sympas et ont des bouteilles d’eau... c’est propre !"
    Quel embourgeoisement ... Quel égoisme ! C’est triste.

  • Le 20 janvier 2015 à 01:53, par Grumpy_Smurf

    Je vais ajouter que je fait énormément d’UBEr en tant que chauffeur .

    On parle des taxis avec mes passagers et je peut vous assurer que ces passagers ne sont vraiment plus près de prendre un Taxi donc pour eux ce n’est pas de la perte de clientèle plus qu’elle est déjà perdu !!!

    De plus je n’est encore jamais pris de taxi a Bruxelles, mais d’après les dire de mes passagers je préfère encore me casser une jambe et appeler les pompiers !

    Donc au lieu de faire chier le monde et de râler comme à leurs habitude les Taximan ferais mieux de se remettre en question !

    Rien qu’a voir un véhicule Uber à côté d’un véhicule de taxi on comprend tout de suite la différence !!! Voiture très propre voiture très sales ou même une mouche aurai peur de rentrer ! Même un putois sentirai des odeurs qui le ferai fuir !!!

    Donc bon qu’ils se remettent en questions ou qu’ils arrêtent

    Comme leurs fameuse licence a 100 000€ ou c’est totalement illégale de céder une licence à titre onéreux !!! Le verbe Céder et le verbe Vendre sont 2 choses totalement différente ...

  • Le 24 juin 2014 à 21:31, par Gisèle Tordoir

    Ce débat est risible...Je ne me souviens pas que la libre circulation et la libre concurrence des voyous voire des terroristes fassent l’objet d’un tel débat...Si le covoiturage est apparu c’est par ce que la demande existe bel et bien...En quoi, ce système d’organisation rationnelle des transports mérite-t-il d’être pointé comme "coupable d’actes contraires aux pratiques honnêtes du marché..."(sic) ? A mon avis, il y a place pour tous, donc également pour Uber...Evidemment, un système innovant qui fonctionne, cela dérange probablement...

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