Justice en ligne
Pour ceux qui ont raté le colloque « Arrêts sur images : les représentations du juge à l’écran » : compte rendu et invitation à débattre
par Vincent Lefebve, le 30 mars 2015

Les débats autour des représentations du juge à l’écran ne sont pas clos à l’issue du colloque sur ce thème qui s’est tenu les 13 et 14 mars 2015 à l’Université libre de Bruxelles. Justice-en-ligne offre ses pages à ceux qui le souhaitent pour prolonger les échanges.

À cet effet, Vincent Lefebve, chercheur au Centre de droit public et au Centre de droit international de l’ULB, et coorganisateur du colloque, nous donne le compte rendu de ces journées.

Les vidéos du colloque, comportant les conférences et les extraits de films commentés, sont également disponibles en ligne : https://vimeo.com/album/3344567.

1. Le Centre de droit public et le Centre de droit international de l’ULB ont consacré le dernier colloque de leur projet de recherche collective (ARC « Le juge, un acteur en mutation ») à la figure du juge et à ses diverses incarnations à l’écran.

Durant ces deux journées placées sous le signe d’un dialogue noué entre droit et cinéma, mouvement en plein essor au sein des études juridiques, les participants à ce colloque ont patiemment interrogé la figure du juge à l’écran, empruntant au septième art – qu’il soit fictionnel ou documentaire – diverses illustrations. Cette ouverture aux images s’est également opérée dans d’autres directions : diverses séries télévisées ont été mobilisées, de même que les formats plus inédits que sont la « téléréalité judiciaire », en vogue dans certains pays, ou encore les images produites par les juridictions elles-mêmes de leurs audiences et du prononcé de leurs décisions, en vue d’atteindre différents objectifs.

2. Il faut dire que la figure du juge est depuis plusieurs années placée au centre de l’attention de certains chercheurs et enseignants de la faculté de droit de l’ULB, engagés dans l’ARC (action de recherche concertée) précitée consacrée à la figure du juge et aux évolutions qui l’affectent dans notre monde contemporain. Cette ARC était à l’origine structurée autour de différents rôles pouvant être attribués au juge et permettant de caractériser les modalités de son action : le juge « actif » et « efficace », le juge « activé », le juge « interactif » et le juge « activiste ».

Cette typologie, mise en avant dès l’origine du projet, a certainement pu être utilement illustrée et enrichie sur le plan conceptuel durant ces deux journées d’étude et de réflexion consacrées aux représentations du juge à l’écran. C’est en tout cas ce que nous tentons de mettre en évidence ci-dessous.

Le juge « actif » et « efficace »

3. Comme l’a montré Julie Allard dans son introduction, si le juge est souvent considéré dans sa dimension de « spectateur », qui est indéniable, sa mise en images, suivant diverses modalités, a pour effet de mettre en avant la dimension plus « active » de son office. Bien entendu, dans une certaine mesure, cela résulte de la nature spectaculaire du procès lui-même.

La présence d’une caméra dans le prétoire a toutefois pour effet d’accentuer encore cette dimension. Le magistrat se transforme alors en « acteur », dans tous les sens du terme, jouant un rôle dans le cadre du procès et, parallèlement, jouant un rôle dans le cadre de l’œuvre filmique, télévisuelle ou encore institutionnelle dans laquelle il s’insère.

4. Le fait pour le juge d’être davantage un acteur qu’un spectateur dépend bien sûr de différents facteurs, comme la culture juridique considérée ou encore le rôle exact qui lui est confié par un système juridique donné.

Du point de vue de la culture juridique et judiciaire, on n’aura ainsi pas échappé, durant le colloque, à l’image d’un magistrat en position de retrait, simple arbitre impartial des débats, qui est traditionnellement associée aux systèmes judiciaires de type accusatoire (c’est-à-dire les systèmes dans lesquels les parties ont le rôle principal, le juge se contentant d’« arbitrer » en quelque sorte leurs points de vue au terme d’un procès principalement mené par elles ; l’autre système, dit inquisitoire, donne au juge un plus grand pouvoir, comme par exemple le juge d’instruction lorsqu’il mène son enquête). Le système américain est, en particulier, concerné, ce qui permet de garder à l’esprit que ce dernier domine largement nos grands et nos petits écrans et, par voie de conséquence, nos représentation populaires de la justice. Ainsi qu’ont pu le rappeler Valère Ndior (« Le juge et le Legal Realism dans les séries américaines ») et Patricia Naftali (« La judiciarisation du social dans Ally McBeal »), ce rôle essentiellement passif correspond peut-être à une phase de la série télévisée judiciaire, aujourd’hui dépassée, durant laquelle la mission du juge a été sous-estimée. Depuis le début des années 1990, certaines séries nous ont en effet habitués à une vision plus complexe et plus contrastée du personnage du juge dans la culture de common law (système juridique principalement en vigueur dans le monde anglo-saxon, fondé sur les décisions de justice comme sources premières du droit). Valère Ndior a pu citer le cas emblématique de la franchise Law & Order. La série Ally Mcbeal, analysée en profondeur par Patricia Naftali, s’inscrit également dans une telle tendance de réévaluation de la mission du juge.

Sur ce plan, la figure du juge d’instruction est, elle aussi, particulièrement instructive : son rôle indéniablement plus actif découle des particularités de sa mission légale, ce qui a été souligné par Robin Caballero (« Le juge d’instruction dans le cinéma français »). Ainsi, l’institution du juge d’instruction ne se retrouvant pas dans le cadre de certains systèmes juridiques, on constate que la position centrale qui lui est dévolue dans le cinéma français – pensons au film Le Juge et l’Assassin, de Bertrand Tavernier – est généralement occupée par d’autres protagonistes du procès : l’avocat, le procureur, le policier, etc.

Le juge « activé »

5. En s’intéressant au thème de la judiciarisation du politique, Patricia Naftali a pu dessiner, en s’appuyant sur la série Ally McBeal, la figure d’un juge activé par la société pour trancher des conflits qui ne trouvent plus leurs critères de résolution au sein de sources plus traditionnelles (la famille, un code moral communément partagé, etc.).

Le magistrat est alors sommé de trancher dans le vif de dilemmes relevant de la sphère privée, voire intime, ce qui peut le conduire à marquer aux yeux des justiciables les limites de son activité. Les problèmes spécifiques suscités par une telle activation stratégique de l’institution judiciaire ont aussi été illustrés par Marie-Laurence Hébert-Dolbec (« Le juge dans le cinéma d’animation »), à partir d’un matériau visuel particulièrement évocateur (les séries télévisées d’animation que sont Les Simpson et South Park).

6. La figure, plus négative, d’un juge à la botte du pouvoir a également été abordée. Elle apparaît avec clarté dans des situations de ruptures du pouvoir, ainsi que l’ont montré Immi Tallgren et Antoine Buchet dans leur intervention (« Le juge face aux ruptures du pouvoir »). L’exemple du film Section spéciale de Costa-Gavras, dépeignant la collaboration de l’institution judiciaire à la répression politique ordonnée par le gouvernement de Vichy, est à cet égard particulièrement emblématique (nous pourrions également citer L’Aveu, du même réalisateur, ainsi que Les Sentiers de la gloire de Stanley Kubrick).

7. Un juge plus fortement instrumentalisé et presque « mécanisé » apparaît dans différentes œuvres de science-fiction : pensons au Judge Dredd, qui a servi d’illustration à Julien Pieret et John Pitseys durant leur exposé (« Le juge dans le cinéma de science-fiction »), qui cumule les fonctions d’enquêteur, d’accusateur, de juge et de bourreau. Plus généralement, dans le cinéma de science-fiction, ce n’est pas tant la figure du juge qui intéresse les cinéastes, laquelle brille généralement par son absence, que sa représentation suivant des modalités inédites qui mêlent anticipation de technologies nouvelles censées bouleverser nos conceptions de la justice (le « juge-robot » ou le « juge-machine ») et retour de modes archaïques de règlement des litiges (pensons à cette « roue de la fortune », sorte d’ordalie futuriste, qui remplace le procès contradictoire dans Mad Max 3).

8. D’un autre côté, comme cela a déjà été dit, l’intrusion de la caméra dans l’œuvre de justice est elle-même de nature à modifier non seulement l’action des protagonistes de la justice mais aussi le regard qu’on portera sur eux. Que l’on considère les représentations du juge – dans la fiction – ou la réalité de son travail quotidien – dans les documentaires –, le juge est toujours, d’une certaine façon, « activé » par la caméra elle-même.

À cet égard, il convient d’être particulièrement attentif au statut des images, officielles ou mises au service d’un projet artistique ou journalistique (Magalie Flores-Lonjou, « Le juge français mis en images : images officielles versus images documentaires »), voire au service d’un projet politique, comme la préservation de la mémoire ou la pacification d’une société marquée par un conflit armé (Catherine Lutard-Tavard, « Les procès des crimes de guerre en ex-Yougoslavie : de la lumière à l’ombre »). Le filmage des procès se fonde en effet sur des objectifs variés et potentiellement contradictoires : archiver, rendre public, éduquer, pacifier, s’affirmer en tant que juridiction autonome, etc.

Le juge « interactif »

9. Réfléchir au droit et à la justice à partir d’un matériau visuel implique également de se livrer à un travail de mise en contexte, ce qui marque l’éloignement du mouvement « Droit et cinéma » vis-à-vis d’une approche purement abstraite de la fonction de juger. Quelles que soient les modalités de son action, le juge « mis en image » – pour reprendre l’heureuse expression de Magalie Flores-Lonjou – est toujours une figure interactive, plongée dans un dense réseau d’interactions politiques et sociales.

10. La frontière entre une justice « officielle » et divers ordres juridiques fonctionnant aux marges de celle-ci a également pu être explorée. Une telle démarcation peut s’avérer extrêmement poreuse, comme l’a montré Olivier Corten, lequel, dans sa contribution, s’est plus généralement attaché à mettre en évidence différentes façons d’aborder le problème du pluralisme juridique à l’écran (« La doctrine du pluralisme juridique à l’écran : représentations et rapports de force »).

Dans le western Juge et hors-la-loi, par exemple, c’est bien l’évolution des rapports de force qui nous fait passer d’une situation de coexistence entre divers ordres normatifs rivaux (le système étatique et celui établi par le juge autoproclamé Roy Bean) à un rétablissement du monopole étatique sur l’exercice de la justice.

Cette réflexion autour des notions de monisme et de pluralisme juridiques a été poursuivie par Patricia Naftali, d’une part, et Nicolas Thirion et David Pasteger, d’autre part (« Justice révolutionnaire, justice d’État : les années de plomb »), chaque fois sur la base de grilles théoriques et d’illustrations visuelles originales. Les seconds cités se sont ainsi intéressés au cinéma italien et à sa façon de mettre en scène un phénomène de concurrence normative entre l’État et divers groupes terroristes durant la période – particulièrement troublée sur le plan politique – des « années de plomb » (appellation devenue commune depuis le film éponyme de Margarethe von Trotta, sorti en 1981).

11. Un autre avantage du détour par le cinéma ou par la télévision, souligné pendant le colloque, est de nous permettre de considérer le juge aussi bien dans sa vie privée que dans sa vie professionnelle. Sa mise en images nous donne en effet à voir non un juge désincarné et engoncé dans sa fonction officielle mais un juge vivant, humain, « en chair et en os » (Julie Allard). Ceci illustre aussi la tendance de l’activité de juger à déborder le seul cadre de son exercice institutionnel, à marquer de son sceau l’existence entière de l’individu qui juge, caractéristique qui s’est révélée de manière tout à fait frappante dans le troisième atelier consacré aux « Figures du juge au cinéma ».

12. Enfin, le cinéma, tout comme la télévision ou le documentaire, ont pour effet de rendre visible l’espace d’interaction que constitue le procès, en créant la distance nécessaire à la constitution du juge en tant que tiers. Ce point a été mis en évidence dans l’introduction, mais il a également présenté un caractère central dans de nombreuses contributions.

Le juge « activiste »

13. L’attention du public présent les 13 et 14 mars a été attirée sur une autre représentation : celle d’un juge se mettant au service d’une cause ou d’un système de valeurs. Cela a pu apparaître dans la contribution proposée par François Dubuisson (« Le juge dans les films de sorcières »).

L’analyse poussée que ce dernier propose du genre « Films de sorcière » lui a en effet permis de mettre en évidence la figure d’un juge s’érigeant en gardien de l’ordre établi, ennemi de la subversion, soucieux de s’opposer à la libre expression des forces émancipatrices émanant du corps social.

C’est également ce qu’a fait Xavier Daverat, de façon plus conceptuelle et à partir d’un matériau cinématographique différent (« Le juge réactionnaire »)

14. Un autre type d’activiste est le « petit juge d’instruction courageux » qu’ont rencontré sur le chemin de leur pensée et de leurs analyses Immi Tallgren et Antoine Buchet, ainsi que Robin Caballero et Aurélie Tardieux (« Le juge héroïque »). La fiction se met ici, bien souvent, au service de la réalité : certaines histoires réelles ont ainsi été portées à l’écran, celle du juge Renaud, incarné par Patrick Dewaere (Le Juge Fayard dit le Shérif, d’Yves Boisset), ou encore celle du juge Michel, campé plus récemment par Jean Dujardin (La French, de Cédric Jimenez).

En raison de leur détermination à faire avancer les affaires dont ils avaient la charge, ces deux magistrats ont été assassinés, ce qui a eu pour effet de conférer à leurs destins une dimension tout à la fois héroïque et cinématographique.

15. À partir d’une sélection de films italiens, Aurélie Tardieu a dessiné les contours de plusieurs portraits-robots du juge antisystème (juge anti-corruption, juge anti-terrorisme et juge anti-mafia). L’histoire politique italienne a également permis à Nicolas Thirion et David Pasteger de proposer un élargissement des notions de juge et de justice. Les Brigades rouge, en dernière analyse, se sont en effet érigées en « juges » d’une cause juste, d’une révolution du peuple dirigée contre les élites, ce qui les a conduit, dans un retournement tragique bien connu des historiens, à commettre le mal au nom du bien.

16. C’est cet aspect tragique du jugement humain, considéré de façon plus transversale et hors situation de rupture politique, qui a retenu l’auteur de ces lignes (Vincent Lefebve, « Le juge tragique »), en tentant de mettre en évidence, à partir d’un matériau cinématographique, les différentes tensions qui affectent l’œuvre de justice et qui ne cessent de la mettre en danger. Le juge a ainsi pu apparaître, à un niveau fondamental et presque « existentiel », comme l’acteur inquiet d’une justice imparfaite mais pourtant nécessaire au maintien et à la perpétuation du lien social.

17. C’est aussi cet aspect dramatique voire tragique du jugement qui est apparu à travers cette figure – qui frappe l’imaginaire – du « juge sans visage », qui a pris naissance en Colombie durant les années 1990. Diana Villegas et Esteban Zúñiga en ont tiré un documentaire, À la frontière (Desde el otro lado), projeté à l’issue du colloque, qui offre une vision nuancée de ces « juges sans visage », aux prises avec les cartels de la drogue en Colombie. Ces juges, constamment menacés par les puissants pouvoirs privés auxquels ils s’attaquaient, ont indéniablement été confronté à une tâche impossible : rendre la justice sans être en mesure de la faire apparaître au grand jour.

Dans de telles situations extrêmes, la simple fonction assumée renvoie alors à une forme d’activisme, le juge se présentant sous les traits d’un agent à la fois héroïque, tragique et réactionnaire – au moins au sens où il « réagit » à la déstabilisation des institutions politiques établies.

18. Certes, la figure du juge s’est avérée d’une telle richesse que les participants au colloque ont dû reconnaître le caractère non exhaustif des débats menés les 13 et 14 mars derniers. Certaines pistes de recherches futures ont d’ailleurs pu être dessinées.

Le caractère extrêmement utile d’un détour par les images pour interroger nos représentations ainsi que notre compréhension de la justice a en tout cas pu apparaître avec clarté. Ces « arrêts sur images » se sont en définitive révélés aussi rafraîchissants que stimulants, de nature à nourrir l’imagination et la pensée des juristes et, plus généralement, des citoyens soucieux de questionner la place du juge dans notre société.

Le point de départ de futures discussions passionnées, au sortir des salles obscures ? Ou d’une prochaine recherche collective ?

En attendant, bien sûr, le prochain film ou la prochaine série qui viendra bousculer nos conceptions les plus établies du droit et de la justice…

Votre point de vue (1 réaction)

  • Le 4 avril 2015 à 16:14, par Gisèle Tordoir

    A quand un colloque sur le thème "le juge rédempteur ou le miracle du pardon" ??? Déjà que l’image de la justice n’est pas des meilleures, quand un juge, à la retraite, se permet d’héberger, à titre de "seconde chance" après sa libération conditionnelle, la complice et ex-épouse du pédophile Dutroux, la justice dévie une fois de plus de sa mission. La "justice", rendue plus douce et indulgente pour les auteurs de méfaits mais toujours plus culpabilisante pour les victimes, n’est pas prête de retrouver la confiance du citoyen... Ce type de conduite aura pour conséquence le dégoût confirmé de l’opinion publique, qui ne se trompe pas souvent sur l’image et la légitimité de la justice rendue en Belgique.

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