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Autour d’un ouvrage : Ian Mc Ewan, L’intérêt de l’enfant, Paris, Gallimard, 2015, 232 pp.
par Bénédicte Inghels, le 10 juin 2016

Du juge de paix à la Cour européenne des droits de l’homme en passant bien entendu par le tribunal de la famille et de la jeunesse, s’il est bien un principe qui guide l’interprétation des lois et leur application lorsqu’un mineur est concerné, c’est celui de l’intérêt de l’enfant. Mais de quoi s’agit-il ? Voici le regard d’un écrivain, d’un romancier sur cette notion, issu d’un ouvrage de Ian Mac Ewan dont Bénédicte Inghels, conseiller à la Cour d’appel de Mons et maître de conférences invitée à l’Université catholique de Louvain, nous offre une recension. L’occasion aussi d’évoquer la complexité et la richesse de la fonction de juger.

Dans ce très beau livre, Ian Mc Ewan s’introduit dans les arcanes de la Justice britannique et se coule dans la peau d’une juge de la famille confrontée à un dossier difficile.

Alors qu’elle vit une grave crise de couple, Fiona, une juge expérimentée, consciencieuse, reconnue, doit trancher l’un des cas les plus épineux de sa carrière. Adam est un jeune de 17 ans et quelques mois. Il est atteint d’une leucémie et ses jours sont comptés. Alors qu’une transfusion sanguine permettrait d’améliorer sa réaction aux médicaments, il refuse ce traitement. Tout comme ses parents... Il faut dire que la famille d’Adam est membre des Témoins de Jéhovah et que le refus de transfusion est un précepte.

Confrontée à ce refus, l’équipe soignante de l’hôpital effectue une demande d’urgence auprès du juge de la famille pour qu’il ordonne la transfusion sanguine de cet enfant mineur contre l’avis de ses parents. Commence dès lors une course contre la montre au cours de laquelle Fiona devra étudier le dossier, entendre les parties à l’audience, auditionner les travailleurs sociaux. Et finalement, se rendre au chevet d’Adam pour éclairer sa décision.

Ce roman, car il s’agit d’une fiction, s’inscrit dans la belle tradition des livres nourris de l’imaginaire judiciaire. Même s’il est imprégné de la culture anglo-saxonne et si la part intime du personnage central et de ses difficultés conjugales alimentent sa sensibilité – mais n’est-ce pas l’humanité du juge qui y trouve sa résonance –, certains traits universels de la figure du juge sont décrits avec finesse.

SON SOUCI DE LA PROCÉDURE ET DU PRINCIPE DU CONTRADICTOIRE. Le débat judiciaire, ses étapes, sa complexité, tout est décrit de manière vivante, nuancée. Un procès, ce sont des thèses, argumentées, opposées, conflictuelles.

Par le prisme du roman, chaque figure illustre ces contradictions.

D’un côté, l’équipe médicale est représentée par un professeur intelligent, rigoureux, spécialisé. Un peu froid, mais tellement habité de sa foi en la médecine. L’avocat de l’hôpital est habile, expérimenté, sérieux. Proche.

De l’autre, des parents aimants, protecteurs, cohérents, pétris de leur croyance. Celle-ci n’est jamais mise en doute ou édulcorée, ses vertus sont au contraire mises en valeur. Ces parents rigides mais en souffrance sont défendus par un avocat brillant, séduisant, charmeur. Créatif.

Une assistante sociale débordée mais bienveillante vient livrer son éclairage complet de la situation. C’est l’occasion de souligner une différence majeure avec la procédure en Belgique : en Angleterre, la procédure est orale, elle repose sur des témoignages, alors que les juges belges statuent le plus souvent sur les rapports de ces mêmes travailleurs sociaux, dont l’efficacité et l’importance du travail mérite autant de respect.

Même les conditions de travail du juge, les locaux, le rapport avec son greffier, ses déplacements ou la paupérisation qui menace l’institution judiciaire sont finement évoquées dans le roman.

LA CURIOSITÉ. Un bon juge est un homme ou une femme curieux.

Un juge en charge des affaires de construction n’est ni architecte ni entrepreneur, il s’intéresse aux choses et recourt au besoin à un expert pour les comprendre. Un juge du tribunal de commerce n’est pas un chef d’entreprise ou un banquier : il étudie les rapports, analyse le produit et le brevet qui lui est présenté, il délibère avec des juges consulaires, mieux informés du terrain.

De même, un juge des affaires familiales peut être un parent, ou vivre en couple, mais il ne connait pas tout de la vie, et en particulier pas de la vie de l’enfant dont il doit juger du sort. Fiona n’est pas médecin, elle étudie le dossier médical d’Adam et interroge les spécialistes sur les techniques proposées et l’évolution de la maladie. Elle n’est pas Témoin de Jéhovah, elle lit des rapports sur cette secte et les fondements de leur croyance. Elle n’est pas dans la vie d’Adam, elle interroge la travailleuse sociale et se rend au chevet du jeune homme. Ce travail de documentation, d’attention, cette conscience professionnelle sont des qualités universelles à mettre en œuvre dans la fonction de juger.

LA RIGUEUR PROFESSIONNELLE. Bien qu’émue, et fragilisée par sa vie privée, Fiona assoit sa décision sur une jurisprudence forte. Adam est mineur, mais a bientôt dix-huit ans : faut il tenir compte de son avis comme s’il était majeur, ce que la jurisprudence admet dans certains cas ? Ou faut il tenir compte exclusivement de l’intérêt de l’enfant et, si oui, quel est cet intérêt : réside-t-il dans sa guérison de sa vie ou dans le respect de ses croyances profondes, nourries par un environnement familial et social auquel il est profondément attaché ?

Conformément au texte, Fiona doit statuer dans « l’intérêt de l’enfant ».

C’est l’occasion pour Ian Mc Ewan de livrer une définition de cet intérêt parmi les plus belles que j’ai eu à lire :

« [...] [L]’intérêt de l’enfant ne se mesurait pas en termes purement financiers, et ne se résumait pas au confort matériel. Elle l’envisagerait donc d’un point de vue le plus large possible. L’intérêt de l’enfant, son bonheur, son bien-être devaient se conformer au concept philosophique de la vie bonne. Elle énumérait quelques ingrédients pertinents, quelques buts vers lesquels l’enfant pouvait tendre en grandissant.

L’indépendance intellectuelle et financière, l’intégrité, la compassion et l’altruisme, un travail gratifiant par le degré d’implication requis, un vaste réseau d’amitiés, l’obtention de l’estime d’autrui, les efforts pour donner un sens à son existence, et la présence au centre de celle-ci d’une relation significative, ou d’un petit nombre d’entre elles, reposant avant tout sur l’amour » (pp. 27 et 28).

Et puis, évidemment, après réflexion, Fiona doit trancher. Décider. Juger.

Elle statue dans l’intérêt d’Adam, celui-ci lui étant révélé par des voies distinctes et subtiles qu’il serait dommage de dévoiler dans ce bref compte-rendu.

Une décision émouvante, où la compassion a pris sa place, et dont Ian Mc Ewan a cependant démontré qu’elle était prise au terme d’un travail rigoureux, objectif, documenté, éclairé. Même si cette décision ne se révèle pas être celle qu’aurait choisie Adam, en bout de course... Ian Mc Ewan, L’intérêt de l’enfant, Paris, Gallimard, 2015, 232 pp.

Votre point de vue (1 réaction)

  • Le 18 juillet 2016 à 17:44, par Gilem O

    Les fantasmes conscients romancés eux aussi sont prétendus fondés sur de grands principes intangibles. Les réalités observables ou connaissables de la vie de l’enfant en difficultés graves ne devraient pas être soumises à la seule foi dans les opinions qu’écrivent dans leurs rapports des assistantes sociales dont, par ailleurs, le comportement professionnel est parfois mis en question (e. g. aff. Dutroux). Plus pragmatiques, les Anglais se fient aux témoignages, lesquels sont moins sujets aux conflits d’intérêts. Espérons que cela puisse être mis en oeuvre avant que les enfants en difficulté ne deviennent des adultes en grosse difficulté.

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