Justice en ligne
La déontologie journalistique : le pari de l’autorégulation
par Gabrielle Lefèvre, le 3 août 2015

Les journalistes sont-ils « tout permis » ? Certes non. Même si les dérapages sont la cible constante des critiques, à juste titre d’ailleurs, le journalisme a ses codes de bonne pratique Mais c’est principalement par le procédé de l’autorégulation que, via le Conseil de déontologie journalistique, ouvert à la société civile, le respect de la déontologie journalistique s’opère.

De quoi s’agit-il ? Gabrielle Lefèvre, journaliste et membre de ce Conseil, est la mieux placée pour y répondre. Elle nous montre qu’il n’y a pas que la Justice qui est instituée pour faire respecter les règles.

Mais vous qui nous lisez, qu’en pensez-vous ?

1. En Belgique, nous sommes des milliers de journalistes travaillant dans des médias extrêmement différents et d’ailleurs en transformations accélérée (sur le net principalement). Nous sommes souvent des salariés mais de plus en plus des indépendants. Certains sont fonctionnaires du service public ; la plupart travaillent dans le secteur privé. Beaucoup font de l’information générale, certains sont spécialisés dans des domaines parfois très pointus.

La seule chose qui nous rassemble dans cette diversité professionnelle, c’est la déontologie. C’est à la fois un code de bons usages de la profession, évolutif puisque discuté sans cesse dans les rédactions et dans les instances professionnelles. Ce sont quelques règles simples cosignées dans le cadre des conventions entre éditeurs de journaux, d’hebdomadaires et journalistes salariés, mentionnée parfois dans des chartes de rédaction et codifiées au plan international (www.deontologiejournalistiqu...).

La déontologie est respectée sur une base volontaire comme toute déontologie professionnelle.

La nécessaire autorégulation

2. Dans les milieux politiques et judiciaires, certains voudraient donner une force contraignante à la déontologie ou même se mêler de son contrôle. Le législateur n’a jamais voulu cela. Il a organisé la profession sans lier sa pratique à la déontologie. Parce que cela rejoint la liberté d’expression et la liberté de la presse.

Beaucoup ne comprennent pas pourquoi les journalistes refusent vigoureusement toute ingérence extérieure, même celle qui émanerait de la Justice, alors que le métier d’informer est précisément une communication avec la société.

Les libertés ne sont évidemment pas absolues, elles sont soumises aux restrictions pénales évidentes. Mais la liberté de la presse ne peut être freinée par une ingérence étatique. C’est ainsi que, contrairement à d’autres professions libérales, il ne peut y avoir un Ordre des journalistes car il limiterait l’accès au métier de journaliste. Si le terme de journaliste professionnel est protégé par la loi, celui de « journaliste » ne l’est pas. Et cela pour respecter la liberté de la presse et d’expression. D’ailleurs, un Ordre n’a jamais empêché que des fautes soient commises.

3. La déontologie se dit et se pratique par les journalistes et les patrons de presse qui ont signé les codes de déontologie. C’est au sein des rédactions qu’elle doit être appliquée et que d’éventuelles sanctions doivent être prises contre des journalistes « fautifs ». Mais, parce que l’évolution du métier est rapide et que des organes de presse jeunes et dynamiques ont été créés en grand nombre, parce que d’autres se sont laissé aller à des dérives mercantiles honteuses, les anciennes notions de responsabilité déontologiques dans les rédactions n’ont pas été appliquées dans certains médias, suscitant des plaintes de plus en plus nombreuses provenant du public, d’avocats, de magistrats, etc.

De Conseil en Conseil de déontologie journalistique

4. La profession a donc créé en mai 1995 un Conseil de déontologie et son instance d’appel, le collège, et demandait que le pouvoir législatif lui donne les moyens de fonctionner. Elle suggérait en outre que l’on donne la possibilité légale aux commissions qui octroient le titre de journaliste professionnel de pouvoir le retirer à ceux qui enfreignent de manière constante la déontologie. Pendant sept ans, de manière totalement bénévole, le Conseil et le Collège ont fonctionné à la satisfaction générale.

5. Puis est venue la séparation linguistique dans la profession. La partie néerlandophone s’est dotée en 2002, avec l’aide des pouvoirs publics, d’un Raad voor de Journalistiek complètement indépendant (http://www.rvdj.be).

6. Il a fallu attendre avril 2009, après de nombreuses tractations entre éditeurs, journalistes rédacteurs en chef et la Communauté française pour qu’un décret instaure une instance qui permettrait de recréer une confiance nécessaire entre la presse et la société (www.deontologiejournalistique.be).

Le Conseil de déontologie journalistique est donc l’organe d’autorégulation des médias francophones et germanophones de Belgique. Il est composé de représentants des journalistes, des éditeurs, des rédacteurs en chef et de la société civile (avocats, magistrats, professeurs d’université, représentants d’associations comme la Ligue des droits de l’homme, le Délégué général aux droits de l’enfant). Sa mission : information, médiation et régulation.

7. Le Conseil de déontologie journalistique est composé de quarante membres (vingt effectifs et vingt suppléants) désignés pour un mandat de quatre ans par l’association pour l’autorégulation de la déontologie journalistique (A.A.D.J.), la structure juridique qui porte le Conseil de déontologie journalistique et en assure le fonctionnement.

8. Outre le traitement de plaintes et la formulation d’avis qui doivent être publiés, en cas de faute reconnue, dans les médias concernés, le Conseil de déontologie journalistique a reformulé un code de déontologie, modernisé. Il reprend les règles traditionnelles (voir ci-après) mais les adapte à notre contexte multimédia actuel et aux évolutions de la perception des médias par la société.

9. Très vite, le Conseil a élaboré une recommandation sur les forums ouverts sur les sites des médias ; puis, une directive sur la distinction entre publicité et journalisme ; un avis sur la couverture des campagnes électorales dans les médias ; un guide des bonnes pratiques entre les journalistes et leurs sources ; une directive sur l’identification des personnes physiques dans les médias. Enfin, tout neuf : une recommandation sur la manière d’informer en situation d’urgence, afin de tirer les leçons de la couverture médiatique de l’affaire Charlie Hebdo et des prises d’otage qui ont suivi.

Tout cela est téléchargeable sur le site du Conseil de déontologie journalistique, un outil essentiel de communication avec la société.

10. La diversité des membres du Conseil de déontologie journalistique est source de discussions véritablement passionnantes au cours desquelles les analyses juridiques et sociétales se mêlent au récit des bonnes pratiques des professionnels du journalisme. Mais toujours, c’est l’intérêt du public à être bien informé qui est cherché, c’est la liberté d’expression qui est protégée en même temps que la vie privée (deux exigences apparemment irréconciliables !), c’est la bonne pratique journalistique qui est mise en évidence et elle est parfois plus exigeante que des contraintes légales.

Des règles simples

11. Vaille que vaille, les journalistes sérieux et sincères essayent de faire leur métier avec un maximum de déontologie.

Et ce n’est pas simple. Il nous faut à la fois rapporter les faits avec rigueur et impartialité mais respecter la vie privée des personnes. Il nous faut séparer l’information du commentaire, quels que soient nos états d’âmes par rapport à ces faits. D’ailleurs, nos sentiments ne sont pas des informations ! Nous devons nous interdire le plagiat, la calomnie, la diffamation, les accusations sans fondement. Ne pas déformer ou tronquer des textes ou des documents.

Ne pas user de méthodes déloyales pour obtenir des informations, des photographies et des documents, ce qui dément ce slogan grave : « il n’y a de bonne information que l’information volée ». Par contre, recevoir des informations par des voies peu orthodoxes est souvent une nécessité pour autant que le but soit l’information utile à la société !

Nous ne pouvons pas recevoir de cadeau quelconque en vue de donner ou de retirer une information. Nous devons rectifier une information erronée, même si notre amour propre en souffre. Nous ne pouvons accepter aucune directive rédactionnelle des milieux publicitaires, politiques, économiques, sauf de nos responsables de rédaction. Nous devons absolument protéger nos sources d’information, quitte à risquer la prison, et nous devons vérifier et recouper les informations. Nous ne pouvons pas faire l’apologie de la violence. Nous devons respecter la diversité des opinions et la dignité humaine, ce qui nous différencie d’autres cultures où les images les plus fortes, les plus violentes sont montrées sans retenue, suscitant évidemment des réactions violentes et émotionnelles du public. Nous ne visons pas l’émotion mais la connaissance éclairée des faits.

Tout cela publié par des journalistes pressés, stressés, mal payés, taillables et corvéables à merci.

12. Inutile de souligner que la pratique déontologique est devenue difficile, qu’elle n’est pas soutenue dans nombre de rédactions, qu’elle n’apparaît pas comme évidente chez de plus en plus de journalistes, jeunes ou plus anciens. Elle est méconnue des nouveaux « journalistes » qui, s’exprimant sur le net, croient pratiquer ce métier et revendiquent une liberté d’expression sans les contraintes légales et déontologiques.

La déontologie est donc l’enjeu majeur de la sauvegarde du journalisme de qualité. Elle est notre arme principale de résistance.

Votre point de vue (3 réactions)

  • Le 7 août 2015 à 12:37, par Gisèle Tordoir

    Etant particulièrement attachée à la liberté d’expression, j’avais beaucoup d’estime et de respect pour la profession journalistique. Hélas, trop d’excès, trop d’erreurs de comportement, trop peu de vérifications d’infos divulguées, trop peu de clarté, de justesse, de qualité, d’intérêt, beaucoup trop souvent l’absence d’éthique et de neutralité de la part des médias : tout cela m’amène, à regret, à prendre beaucoup de distance avec les organes de presse, quels qu’ils soient. Je lis, écoute et suis autre chose que la GPS. Je cherche à croiser les infos, à vérifier la teneur, la correction des infos. Il est surtout à blâmer que notre presse soit devenue la GPS ( "grande presse subsidiée") car elle a perdu son âme dès qu’elle est devenue dépendante financièrement et, de ce fait, muselée dans les faits et gestes...Lamentable...Tout le contraire du sens de la fonction... Et après, on s’étonne que le citoyen se défoule sur les réseaux "sociaux"...A force de prendre le citoyen pour ce qu’il n’est pas (un imbécile, par exemple) et d’imaginer que l’on peut, mensonge après mensonge, orienter son jugement personnel, les médias, de par l’ingérence étatique avérée, ont perdu, selon moi, tout crédit...La presse reste, néanmoins, un des piliers indispensables de notre société. Elle est bien malade mais point encore moribonde...Une cure de désintoxication lui ferait le plus grand bien. Exprimons-nous et faisons tout pour la liberté d’expression si importante et si chère à toute civilisation évoluée et évoluante...

  • Le 4 août 2015 à 17:55, par skoby

    Difficile problème car il est clair qu’on se doit de respecter la liberté de la Presse,
    mais le commentaire ci-dessus, signé François, est parfaitement exact et montre
    que la Presse n’est pas toujours très correcte dans ses informations, insuffisament
    vérifiées.

  • Le 4 août 2015 à 10:07, par François

    Exemple vécu : un ami dirigeait sa maison de repos et la négociation pour la reprise par un de ses infirmiers échoue. Pour se venger, ce dernier dénonce un supposé trafic d’ordonnances pour se procurer des opiacés... Un matin, à 5:00h, débarque donc la police, le contrôle des lois sociales et de l’hygiène, le fisc... Mon ami est emmené menottes au poing et interrogé toute la journée. Le lendemain, on apprend que le contrôle musclé s’est avéré négatif sur toute la ligne (sa maison de repos est d’une tenue exemplaire). Le seul reproche qui lui a été fait était un pensionnaire sur-numéraire (le père d’un ami qui ne trouvait pas de place, le temps qu’une place se libère), et les recettes/dépenses de ce pensionnaire non déclarées.
    Au passage, notons que la tenue de cette maison est même citée en exemple par l’inspection de la région Wallonne.
    Là où il y a problème, est que la télévision locale (RTC) était présente, que son arrestation a été filmée et diffusée au journal télévisé, ainsi que la presse régionale qui a publié en première page qu’on avait arrêté un trafiquant de stupéfiants... Le mal était fait : sa réputation était détruite. La presse écrite a publié un démenti le lendemain en seconde page, sur quelques lignes que personne n’ a remarqué ! Le journal télévisé n’a diffusé aucun démenti.
    Par contre, la justice n’a dépêché aucune enquête pour découvrir QUI a trahi le secret professionnel (heure et lieu de la descente) vis à vis de la presse.
    Les journalistes n’ont pas été inquiétés pour avoir publié de fausses informations et avoir nuit à la réputation commerciale de mon ami.
    Et tout continue comme avant, avec des entorses régulières et répétées au secret des instructions.
    Il est urgent qu’une loi interdise aux journalistes de publier quoi que ce soit de couvert par le secret des instructions, avec de très lourdes sanctions à la clef.
    Pour de tels délits, la protection des sources ne doit pas non plus exister.
    Il y va de la protection la plus élémentaires des droits de l’homme "de la rue", car il y a aussi des enquêtes qui aboutissent à innocenter une personne suspectée...

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